Discours officiel de Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de Lecture Jeunesse et de la revue Lecture Jeune

Discours prononcé par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de Lecture Jeunesse et de la revue Lecture Jeune, lors du colloque de lancement de l’Observatoire de la lecture des adolescents de Lecture Jeunesse, le 16 novembre 2017 à Paris.

Avec le parrainage du ministère de la culture

 

Mesdames, Messieurs,

Cette journée est assez particulière puisqu’il s’agit à la fois d’un temps de réflexion et du lancement de l’Observatoire de la lecture des adolescents de Lecture Jeunesse. Cet Observatoire ne se centrera pas sur les sciences en particulier. Il porte sur la lecture des adolescents, à travers l’observation de l’édition qui leur est destinée, de leurs pratiques de lecture et des médiations. Mais dans ce vaste champ, c’est bien le thème des sciences qui a été retenu pour ouvrir l’Observatoire. Quelle est la place de la lecture dans l’accès aux sciences et la construction d’une culture (tout court, devrait-on dire) mais pour être clair sur le thème de la journée, nous avons ajouté dans la construction d’une culture « scientifique ».

Pourquoi ce sujet ? Parce que nous ne concevons pas un Observatoire déconnecté de la réalité de terrain mais bien un Observatoire qui se préoccupe de sujets de fond, concrets, pour la société d’aujourd’hui et de demain : quelles connaissances pour les jeunes, comment les traiter, quelles démarches critiques et analytiques ? Précisément, la question de l’esprit critique, la conduite d’une démarche interrogative, du doute, de l’observation et la réfutation, sont au cœur de toute démarche scientifique.

Or, qu’est-ce qui est visible, tangible, qu’observe-t-on aujourd’hui ?

Les disparités filles/garçons dans les compétences scientifiques, leur répartition selon les filières, et, plus important encore, la confiance que chaque sexe témoigne dans ses propres capacités à résoudre des problèmes mathématiques ; voyons les enquêtes du MEN sur l’égalité filles/garçons, les études PISA, dont on mentionnera quelques éléments cet après-midi avec Anne Vibert, ou la brève introduction de « Toutes et tous égaux devant la science » ? Evaluer les effets d’un projet sur l’égalité filles-garçons en sciences » de Christine Détrez et Clémence Perronnet qui interviendra tout à l’heure. Bien sûr, nous avons tous en tête le danger d’une société de croyances qui réfute la science, qui craindrait le progrès, ou qui basculerait dans l’obscurantisme. Ce n’est pas en une journée que nous résoudrons toutes ces problématiques et que nous répondrons à tous les objectifs de la Stratégie nationale de Culture scientifique et technique que Nicolas Ngo et Sonia Zillhardt aborderons plus tard dans la journée.

Ces questions de société nous préoccupent, tous. Et, plus largement, notre capacité, aujourd’hui, à forger des esprits de demain, capables de penser le monde, et peut-être d’autres sociétés et d’autres systèmes : dans une conférence-débat de l’iMagination Week Global BBA 2016 (semaine visant à ouvrir l’esprit et parfaire la formation des managers de demain), devant des étudiants, donc de grands adolescents et des jeunes adultes de l’ESSEC, Etienne Klein répondait à une question, à l’issue de la conférence, qui lui demandait « les applications opérationnelles de toutes ces théories aujourd’hui (…). La relativité restreinte, par exemple, la relativité générale ? ».

Klein :

« (…) Il se trouve que la relativité restreinte, d’abord c’est la bonne théorie de l’espace et du temps (…) donc même s’il n’y avait pas applications, c’est la bonne théorie, si vous voulez pensez l’espace et le temps, c’est par la relativité restreinte que vous pouvez le faire et non pas par un autre système et donc sa première utilité, c’est donc de nous proposer ce qu’on pourrait appeler des découvertes philosophiques négatives, (…) cette théorie qui fonctionne, qui n’a jamais été démentie depuis plus d’un siècle vient éclairer voire contraindre les réponses philosophiques qu’on peut apporter à des questions philosophiques. Par exemple, si vous vous intéressez à Kant ou à Husserl ou à Heiddeger ou à Saint-Augustin, c’est intéressant, c’est des systèmes sur le temps qui sont parfaits, mais la question advient de savoir ce qu’ils disent, est-ce que c’est compatible avec ce que dit la relativité ou est-ce que ça n’a rien à voir. Ça c’est la première application. Ensuite il y a des applications pratiques (…)(1)« Le monde selon Einstein », conférence de l’iMagination Week Global BBA 2016 intitulée « Le monde selon Einstein » par E. Klein, directeur de recherches au CEA, 2016 (timeline 56 :06), https://lc.cx/fTcA».

Faut-il après, ça, démontrer que les sciences font partie intégrante de la culture ? J’espère avoir ainsi balayé d’emblée l’éventuelle discussion sur les termes de « culture scientifique ». Oui, nous en sommes convaincus, sciences et culture sont pléonastiques. Mais entre la théorie et la perception, ce ne sera pas la première fois, il y a un écart. Il reste du travail pour que les sciences fassent pleinement partie des représentations de la culture de tout à chacun et pour qu’elles en soient une des constituantes. Mais ce ne sera pas notre sujet. La question centrale que nous allons filer est celle de la place de la lecture dans la galaxie des sciences : la lecture est-elle présente, est-elle importante, pourquoi ? Et que peut-on lire de « scientifique » ?

Car, si la question de la vulgarisation/de la diffusion/de la médiation des sciences – selon les termes employés – est traitée, en revanche la question de leur lecture l’est moins. La découverte et l’appréhension des sciences par l’expérience comprennent de nombreuses associations très mobilisées qui les développent, des actions souvent inventives et portées par des structures expérimentées. Y en-a-t-il beaucoup qui reposent sur la lecture et l’écriture, qui intègrent la lecture de livres, de la presse, de textes de scientifiques ? Et dans tous les cas, pourquoi ? Qu’apportet-elle en particulier ? De façon peut-être plus radicale, on peut se demander si on peut vraiment avoir une démarche scientifique sans lire. Et, en tant que médiateur, peut-on transmettre sans lire ? Et quels écrits valoriser ?

Dans sa cartographie des acteurs, la Stratégie nationale de culture scientifique technique et industrielle ne fait pas mention des éditeurs en particulier mais des « médias (presse écrite, audiovisuelle, web)(2)Voir p. 35. » en général. Quelle place pour les éditeurs, quelle place pour les livres documentaires, les fictions, les bandes dessinées scientifiques à destination des adolescents dans la construction d’un imaginaire scientifique, d’une culture scientifique ou l’acquisition de connaissances ? Car, si la dernière enquête du CNL sur les jeunes et la lecture montre que les collégiens et les lycéens lisent surtout pour se détendre et placent « l’apprentissage de nouvelles choses » en 6e position, l’étude Junior Connect-ipsos de 2014 montre qu’après la détente, c’est pour « apprendre de nouvelles choses » que les jeunes de 13 à 19 ans lisent. Le focus 15-24 ans de l’étude 2014 du Centre National du Livre le montrait également (et c’est confirmé par celle de 2015) puisque pour 59% des jeunes, la lecture leur permet d’approfondir leurs connaissances sur un ou des sujets en particulier » (2014).

C’est bien, on le sait, l’un des usages de la lecture, l’un de ceux qui émerge notamment dans Histoires de lecteurs, de Gérard Mauger, Claude Poliak et Bernard Pudal(3)divertissement (« lire pour s’évader »), fonction didactique (« lire pour apprendre ») , fonction salutaire (« lire pour se sauver »), fonction esthétique (« lire pour lire ») ; In Histoires de lecteurs, Gérard Mauger, Claude Poliak, Bernard Pudal, éditions du Croquant, coll. Champ social, 2010. Or, les médiations autour du livre concernent davantage la lecture dite « plaisir », détente, omettant souvent cet usage de la lecture qui existe pourtant chez les jeunes. On ne saurait limiter les écrits scientifiques aux seules connaissances scientifiques. L’élaboration d’une réflexion est également constitutive des livres scientifiques comme l’explique Didier Leterq, ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, et auteur (éd. Le Pommier) dans un article où il expose l’intérêt de la fiction au service de la science : « mon objectif aura été atteint si le lecteur s’est interrogé sur le monde qui l’entoure(4)Nous voulons lire n°209, sept. 2016, p. 27. ».

Qu’est-ce qui est visible, tangible, qu’observe-t-on aujourd’hui ?

Ce qui est visible quand je regarde cette salle, c’est l’intérêt que ces questions suscitent. Le sujet est très vaste, la journée dense. D’avance, comme à chaque colloque, nous savons qu’il y aura des frustrations, mais nous espérons que vous repartirez avec d’autres points de vue, d’autres regards et des éléments qui vous permettront d’avancer. Vos profils sont très variés : représentants d’institutions, chercheurs, enseignants et représentants du ministère de l’éducation nationale, bibliothécaires, éditeurs, professionnels du livre, directeurs d’associations scientifiques, décideurs, vous avez un panel d’objectifs, d’intérêts, de réflexions et de questions variées. Votre nombre (le colloque est complet et nous avions une longue liste d’attente) atteste de la pertinence du thème que nous avons, avec le comité consultatif de l’Observatoire, retenu pour ce lancement.

De quoi s’agit-il aujourd’hui ? Nous voulons,

  • Acter le travail de l’Observatoire qui va commencer avec cette journée
  • Valoriser un certain nombre d’observations et d’enquêtes existantes
  • Entendre des points de vue qui soulèveront des manques (informations manquantes, des chiffres manquants…), des enjeux, des questions

Sur cette vaste question, l’exhaustivité était impossible en une journée, en témoigne la Stratégie nationale de CSTI qui sera brièvement présentée en fin de matinée et cet après-midi. Nous avons choisi trois entrées, qui sont plus ou moins les trois entrées de l’Observatoire : l’observation de l’offre éditoriale scientifique, les supports à partir desquels les adolescents peuvent « entrer dans les sciences », par des connaissances ou des questionnements, la seconde entrée porte sur le type d’écriture et ce qu’induit la vulgarisation scientifique, la troisième est consacrée aux médiations, mais pas n’importe lesquelles, puisque nous avons opté pour des médiations qui intègrent l’évaluation, l’observation au centre de leur démarche et qui, toute, placent la lecture au cœur de leurs interrogations, soit parce qu’elle reposent sur des supports écrits ou les utilisent, soit parce qu’elles choisissent, après réflexion sur la place de la lecture, de privilégier une autre voie.

Ces questions et ces entrées nous ont conduits à solliciter des invités aux profils très différents, auteurs, Youtubers, chercheurs, directeurs de réseau de lecture publique, représentants d’institutions, acteurs de terrain, car il nous semblait important d’entendre la diversité des parties prenantes sur la question des sciences en général et d’écouter chacun apporter son regard sur la place de la lecture et de l’écriture plus particulièrement. A tous les intervenants, un très grand merci pour votre présence aujourd’hui. Les études sur lecture des sciences sont peu légion. C’est du concret, du terrain, de ce qui existe que nous partons. L’ADN de Lecture Jeunesse, sa particularité est bien ce double mouvement du terrain, du concret, vers la recherche. C’est l’ADN de l’Observatoire que nous portons. Il ne s’agit pas d’énumérer des chiffres et des tableaux hors sol, mais bien de souligner aujourd’hui les apports de certaines observations ou enquêtes existantes et de pointer des questions qui mériteraient des recherches plus poussées. C’est dans ce contexte que Lecture Jeunesse, avec le soutien du ministère de la Culture, va conduire une enquête qualitative sciences/lecture des adolescents à partir du projet numook, la création collective d’un livre numérique par des adolescents dont une première restitution aura lieu le 13 juin prochain à Paris, lors d’une grande journée ado/médiateurs du livre.

Cette journée qui dresse un état des lieux, est faite pour tous ceux qui veulent envisager la diffusion des sciences auprès des adolescents en donnant une place à la lecture et à l’écriture, en se posant des questions, sans « y a qu’à faut qu’on », sans idéaliser le rôle de chacun mais en tentant de saisir ce qui existe déjà, ce qui semble fonctionner et les questions concrètes ou théoriques qu’elles induisent.

Et les premières questions que nous allons entendre sont celles auxquelles le Professeur Moustache répond en quelques pages, et Marion Montaigne en quelques dessins…

Sonia de Leusse-Le Guillou

Directrice de Lecture Jeunesse et de la revue Lecture Jeune

References   [ + ]

1. « Le monde selon Einstein », conférence de l’iMagination Week Global BBA 2016 intitulée « Le monde selon Einstein » par E. Klein, directeur de recherches au CEA, 2016 (timeline 56 :06), https://lc.cx/fTcA
2. Voir p. 35.
3. divertissement (« lire pour s’évader »), fonction didactique (« lire pour apprendre ») , fonction salutaire (« lire pour se sauver »), fonction esthétique (« lire pour lire ») ; In Histoires de lecteurs, Gérard Mauger, Claude Poliak, Bernard Pudal, éditions du Croquant, coll. Champ social, 2010
4. Nous voulons lire n°209, sept. 2016, p. 27.

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