Je mourrai pas gibier

Guillaume Guéraud

L’ouvrage s’ouvre sur la question du « pourquoi » : « Des raisons on peut en trouver. Des bonnes et des mauvaises. En pagaille. Mais c’est pas mon boulot ». Viennent les chiffres, le décompte macabre, « cinq morts ». Puis l’horreur, « Parce que je ne me suis pas servi que du fusil. Le fusil est venu après. D’abord j’ai pris les premières choses qui me sont tombées sous la main. Une vieille pelle qui traînait dans le garage. Et un marteau… ». Fin du premier chapitre. Ensuite l’adolescent raconte, déroule son quotidien, celui de Mortagne, village paumé où deux clans se font la guerre, ceux de la scierie et ceux de la vigne. Ici tout est violence et bêtise. Le narrateur dresse des portraits sans concession de son entourage, des gens stupides et cruels, des salauds et des lâches, des « bourrins »… Martial les méprise mais ces tentatives de « fuite » échouent. Alors il s’est inscrit en mécanique pour être en internat et « histoire de faire chier tout le monde ». Un fait terrible transformera le mépris en haine et fera basculer le narrateur vers la violence, le carnage que décrivent les trois derniers chapitres du livre. La littérature et le cinéma se sont déjà emparés de ce sujet bientôt de l’ordre du fait divers. Guillaume Guéraud signe quant à lui un récit d’une grande force et d’une tension extrême. L’écriture, très visuelle, sèche et sonnante, sert parfaitement le propos. Son parti pris, sur une forme si courte, est de nous faire adopter le point de vue subjectif et arbitraire d’un adolescent et de nous confronter aux faits — en une sorte d’expérience — plus qu’à l’évolution psychologique du personnage. La peinture sociale qui en découle est sans nuance aucune. Ce qui très vite peut conduire au malaise. Nous sommes pris à parti, nous jugeons, nous aussi, ces personnages, hommes chasseurs et femmes coiffeuses, bouseux de la campagne… Et ce regard là peut être difficilement supportable.

Hélène Sagnet

 

Autres avis : Bienvenue dans la tête d’un adolescent excédé par la bêtise et la cruauté de son entourage et que les circonstances conduiront au meurtre collectif. Guillaume Guéraud signe un récit dérangeant et d’une efficacité remarquable. Les mots sont assenés comme des coups de poings, les phrases brèves claquent ainsi que des coups de fouet. Pourtant c’est de la genèse d’un massacre à la carabine dont il est question ici. La thématique rappellera immédiatement des films tels que Elephant de Gus Van Sant ou Bowling for Columbine de Michael Moore, inspirés de faits divers qui avaient horrifié l’Amérique. Je mourrai pas gibier s’en démarque cependant en donnant au tueur, animé d’un désir de vengeance répréhensible mais compréhensible, plus de valeur qu’à ses victimes : il ne s’agit pas ici d’innocents lycéens mais de « bourrins » odieux.

Gaëlle Glin

 

Martial est un adolescent que la bêtise des adultes de son village a poussé à partir ailleurs, vers un autre avenir possible. Le retour qui devait être festif, puisque mariage il y a, se révèle apocalyptique. Martial se transforme en « liquidateur » : il faut réparer l’immense injustice commise par ses congénères villageois, à savoir l’agression réitérée de l’idiot du village. C’est un roman bref, frappant. Il bouscule en posant des questions déroutantes. Comment accomplir son destin : subir ou partir, se taire ou réparer ? Le choix est fait, l’écriture magistrale en est l’outil. Comment peut-on basculer du côté de « l’inhumain », quelle fragilité est en jeu ? Face à ce livre bouleversant, la frontière ados / adultes est abolie. A conseiller et à accompagner. Michelle Charbonnier Les éditions du Rouergue créent l’événement avec ce premier roman de la collection « DoAdo noir ». Je mourrai pas gibier est un récit poignant dont on ne peut se défaire avant d’avoir lu la dernière page. Guillaume Guéraud décrit les sentiments avec beaucoup de force, retraçant l’engrenage de brutalité dans lequel s’enferme peu à peu Martial, jusqu’à commettre un acte irréparable. Ce texte violent ne laissera aucun lecteur indifférent et suscitera à coup sûr le débat. Contrairement à ce que pourrait laisser penser sa présentation, ce livre est réservé à des lecteurs matures, et ne peut être mis entre toutes les mains.

Maryon Wable-Ramos

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