Les Ombres

Vincent Zabus et Hippolyte
Coup de ♥ 2013  
Masqué, replié sur lui-même, petit, minuscule même, face à l’imposant inquisiteur qui l’interroge, le narrateur est en proie au doute. Quelle version de son histoire doit-il livrer ? Qui croira l’improbable parcours qui l’a mené jusqu’à ce bureau d’enregistrement des demandes d’asile ? Peut-être lui faut-il mentir pour obtenir de façon plus sûre son laisser passer vers une vie nouvelle ? S’il est seul face à son scrutateur, en lui, des voix résonnent et réclament de se faire entendre : non, il ne doit pas occulter la vérité mais restituer la mémoire de ceux qu’il a croisés, de ses compagnons d’errance et de douleur, morts au fur et à mesure du chemin. Fantômes aux grands yeux, ces ombres bouleversantes crayonnées de noir – souvenirs éprouvants et manifestations de sa culpabilité –, se tapissent dans les dessins et l’acculent à relater les faits, quel qu’en soit le prix. A travers leurs paysages inquiétants, leurs cavaliers sanguinaires effrayants, leurs créatures atroces, les magnifiques planches et l’excellent scénario de cette bande dessinée onirique restituent avec sensibilité et finesse la complexité et la force des émotions qui ravagent cet exilé anonyme. Masqué, comme les autres personnages de son récit, matricule de plus à ajouter à une pile de dossiers en attente, il semble presque momifié par la souffrance, sorte de pantin tragique bringuebalé dans un univers imaginaire, aussi poétique qu’universel.
 
Sonia de Leusse-Le Guillou
 
Réseau de lecture : Sur le thème de l’exil, voir Là où vont nos pères de Shaun Tan (Dargaud, 2007).
 
 

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