Petite sœur, mon amour

Joyce Carol Oates

Skyler est le fils aîné de Betsey et Bix Rampike, nouveaux riches portés par la réussite professionnelle de Bix. La relation entre les parents est compliquée, ce qui rejaillit forcément sur les enfants. Dès son plus jeune âge, Skyler, peu à l’aise socialement, est pris en charge par divers médecins qui lui diagnostiquent tous les troubles psychiques possibles et imaginables et lui prescrivent toutes sortes de médicaments. Bliss, la cadette, Edna Louise de son vrai prénom, fait les frais des rêves brisés de sa mère qui a toujours voulu être patineuse artistique. Un matin de janvier 1997, le jour de ses 7 ans, Bliss est retrouvée au fond de la chaufferie, le crâne fracassé, dans une position étrange et légèrement aguicheuse. Un pervers sexuel, Gunther Ruscha, obsédé par Bliss, finit par avouer le crime et se suicide peu de temps après en prison. Pour Skyler, l’enfer commence. Entre établissements scolaires spécialisés et centre de désintoxication à cause de tous les médicaments qu’il ingère, Skyler, abandonné par ses parents, passe dix ans dans une espèce de brouillard psychique et affectif. S’emparant d’un fait divers qui a passionné l’Amérique, Joyce Carol Oates nous livre sa version des faits dans un roman sombre, tragique et fascinant. On y retrouve les thèmes qu’elle affectionne particulièrement : la famille dysfonctionnelle, la perversion de la religion, la bêtise des médecins et psychologues, l’obsession de l’argent et de la célébrité. C’est un véritable document à charge contre tous les excès américains, contre ces modes de vie outranciers érigés comme modèles mais qui basculent dans l’absurde, et dont les premières victimes sont forcément les enfants. C’est une lecture passionnante mais qui ne laissera pas le lecteur indemne. L’aventure en vaut la peine, tant il est rare d’assister au dépeçage minutieux et méthodique de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus détestable et de plus touchant. Un roman bouleversant.

Cécile Chartres

 

Autre avis : A travers l’œuvre de Joyce Carol Oates, que ce soit en littérature générale ou dans les romans qui s’adressent au public adolescent, apparaissent de manière récurrente des personnages adolescents tourmentés, filles ou garçons, ne rentrant pas dans les normes de la société américaine. La « religiosité » imprègne les familles bien-pensantes, et le sport – avec l’importance que lui confèrent les médias – devient une sélection suprême. L’auteur montre une certaine empathie avec ces êtres sacrifiés par leurs parents, qui ont subi un traumatisme dans l’enfance, victimes d’adultes manipulateurs. Rongés par la douleur et la culpabilité, les héros de Petite soeur, mon amour tout comme dans le roman Un endroit où aller (Albin Michel Jeunesse, 2010) trouvent refuge dans l’absorption à outrance de calmants. Ces enfants, éprouvés par la violence, deviennent des témoins borderline, chroniqueurs de cellules familiales qui volent en éclat. Malgré sa longueur, le roman touchera un public de jeunes adultes, les 15-25 ans, non seulement par sa thématique, mais aussi par sa forme : un journal, entrecoupé de fac-similés et par le procédé d’interpellation directe du lecteur.

Cécile Robin-Lapeyre

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