Terrienne

Jean-Claude Mourlevat

Deux lieux pour ce roman : la région stéphanoise et « l’autre côté », relié à la première par une départementale invisible, sauf aux initiés pour qui la route champêtre se transforme progressivement en un paysage de science-fiction, réplique inversée de notre monde. Celle-ci est peuplée d’êtres qui n’ont d’humain que la silhouette, ignorant tumulte émotionnel et sexualité. Une jeune fille, Anne, à la recherche de sa sœur disparue, embarque de « l’autre côté » Etienne Virgil, écrivain vieillissant disponible pour l’aventure. Ce couple incongru affronte la puissance d’une société qui contrôle à distance la vie de chacun : des dirigeants, dans le plus grand secret, se livrent à un trafic de terriennes qu’ils réduisent à l’état d’objet sexuel. Grâce à la complicité et à l’amour de Bran, un hybride né d’une de ces unions clandestines, Anne arrache sa soeur à ses geôliers, à la mort, dans un décor qui évoque la froideur méticuleuse de certaines exterminations du XXe siècle. Si le retour à la réalité stéphanoise, sur la route où les deux mondes se frôlent, s’avère plus difficile que l’aller, il s’achève sur la note heureuse de retrouvailles familiales, incluant Bran. Science-fiction, intrigue policière, roman régionaliste, conte, le livre semble hésiter entre plusieurs genres. Il s’intéresse surtout au passage, à l’irruption de l’irréel dans la réalité. Le quotidien ainsi « fissuré » invite à regarder d’un autre oeil nos décors familiers. Si les jalons de ce passage apparaissent systématiques au début du roman, le rythme et le suspense l’emportent bientôt. La composition polyphonique, qui alterne les narrateurs, oblige le lecteur à changer de point de vue. Les forces du mal sont brutales, mais les héros sont déterminés et courageux. Rien ne les arrête, ni la perspective d’une mort violente – l’écrivain est défenestré – ni la rupture avec leurs origines. Ils nous invitent à affronter l’image de ce que pourrait devenir notre société aseptisée et fermée à la différence.

Nicole Wells

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