« Questions de genres »

LECTURE JEUNE 176 | DECEMBRE 2020

De nombreux jeunes sont aujourd’hui alertes et informés, voire militants, en ce qui concerne les questions de genres. Certains se revendiquent même queer, littéralement « étrange », hors des normes de la binarité homme/femme et de l’hétérosexualité. Face à ce lectorat engagé, auteurs, éditeurs et médiateurs cherchent à proposer des textes plus « divers », en phase avec les souhaits supposés des adolescents. Des choix qui, en bibliothèque comme à l’école et dans les maisons d’édition, peuvent soulever des questions et des débats, aussi bien parmi les professionnels que chez le jeune public.

 

Today, many young people are alert and informed about gender issues, sometimes activists. Some of them even claim to be “queer”, outside the norms of male/female binarity and heterosexuality. Faced with this committed readership, authors, publishers and mediators seek to offer more “diverse” texts, in line with teenagers’ supposed wishes. Choices which, in libraries as well as in schools and publishing houses, can raise questions and debates, both among professionals and young audiences.

This publication is issued in French

Edito par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de la rédaction

Chers lecteurs et abonnés,

Une année bien difficile se termine, qui nous a tous, personnellement, mis à l’épreuve. Cette année aura aussi éprouvé une partie d’entre vous, d’ordinaire en lien direct avec les adolescents, dans les classes, les bibliothèques, les centres de loisirs, les foyers, les associations… Il a fallu s’adapter, composer avec les moyens du bord, réinventer des formes de liens, repenser le sens et les objectifs de nos actions. Si nous avons pu avoir des doutes sur les façons de faire, une certitude, en revanche nous a animés : quelle que soit sa forme, la médiation reste essentielle pour permettre à tous les adolescents d’avoir accès à la culture, que ce soit in situ ou à distance, pour développer leur esprit critique, pour ouvrir leurs horizons à travers la lecture et l’écriture. Dans ce contexte aux besoins si forts, face au risque de décrochage des jeunes, aux demandes accrues des professionnels et des bénévoles en manque d’outils ou de repères, Lecture Jeunesse agit et donne des outils pour penser. Réfléchir ensemble, c’est ce que nous faisons à travers nos colloques, nos formations ou nos dossiers. Nous y ouvrons tous les sujets : être au cœur des questions de société sans succomber à la facilité, exposer des points de vue d’experts pour proposer un cadre de pensée, sortir des polémiques pour donner un espace de réflexion, inscrire les thématiques dans le temps historique pour s’extraire de l’urgence émotionnelle des réseaux sociaux, tel est notre objectif.

Après avoir traité la question de la croyance ou de la non-croyance, s’être demandé qui des jeunes était vraiment écolo et pourquoi, sur quoi reposent les inégalités culturelles, nous finissons l’année avec un dossier sur le genre, sujet particulièrement débattu, en focalisant sur la notion de « queer » qui sous-tend ce numéro. Ce mot, « très banal en anglais », comme le dit A. E. Berger dans son interview, « signifie “bizarre”, “étrange” ». Au-delà du sens qu’il a pris au début du XXe siècle, il nous semble particulièrement intéressant parce qu’il correspond exactement à la grande question qui préoccupe les adolescents : celle de la norme. Qu’est-ce qu’un modèle, un standard, qu’est-ce que la norme ? Suis-je « normal » ?

Pour que les questions que nous soulevons ensemble vous permettent d’agir au quotidien, pour que la théorie serve la pratique, pour renforcer vos actions par des exemples concrets et des articles plus proches de vos problématiques, nous faisons évoluer la revue en 2021. Vous y trouverez toujours des dossiers de fond, des points de vue d’experts. Mais vous y verrez aussi plus d’outils pour votre pratique professionnelle, une façon plus claire de vous réapproprier les contenus des dossiers, pour mieux vous aider, au plus proche de vos attentes et des besoins des jeunes que vous accompagnez. La formation professionnelle évolue aussi en 2021, avec de nouveaux stages en ligne pour permettre à tous, quel que soit le lieu de travail, de bénéficier de nos stages. Et, le dispositif numook ayant fait ses preuves, nous le développons tout en expérimentant de nouveaux projets à vos côtés. C’est cela que nous ferons avec vous en 2021. Alors, préparez-vous, la revue évolue. Ce que vous y cherchez y sera toujours. Mais sa composition, ses hors-séries numériques et ses chroniques mensuelles vous apporteront encore plus d’outils et de ressources. Regardez nos nouvelles formules et réabonnez-vous dès à présent pour ne pas rater le premier numéro de l’année ! Bonne lecture à tous, merci de nous être fidèles. Et continuons ensemble, quels que soient les supports ou les lieux, à développer l’esprit critique des jeunes par la lecture et l’écriture.

Du sexe au genre. Quand l’histoire façonne nos identités. Entretien avec Anne Emmanuelle Berger, professeure de littérature française et d’études de genre

Les questions de genre sont récemment sorties des cercles militants et universitaires pour entrer dans la sphère publique. Souvent objets de polémiques et de débats, elles recouvrent des notions plus complexes qu’il peut y paraître dans les médias. Le genre, le sexe ou encore la sexualité sont en effet des concepts récents. Nés avec la modernité, ils se sont modifiés et enrichis au fil des décennies. Des médecins américains des années 1950 aux adolescents « trans » contemporains, en passant par les féministes de la « libération sexuelle », l’histoire mouvementée du genre continue aujourd’hui de se construire. Retour sur ces évolutions et sur leur influence quant aux manières de définir nos identités.

Le langage, le genre : deux thèmes déclencheurs de réactions fortes, voire de polémiques récurrentes. À l’intersection de ces deux questions, celle du sexisme dans la langue suscite des réactions d’autant plus virulentes. Mais le genre dans la langue est aussi un phénomène complexe et souvent mal compris. Julie Abbou en explique les fondements, pour bien saisir les enjeux de l’écriture dite « inclusive » et des possibilités que celle-ci ouvre.

Le français, une langue sexiste ? 2/2 Des limites de l’écriture inclusive Entretien avec Danièle Manesse, professeure de sciences du langage

Qui l’écriture inclusive inclut-elle ? L’été dernier, une association de malvoyants a porté plainte contre le maire de Lyon, à l’annonce de l’usage de l’écriture inclusive dans les communications officielles. Excluante pour une partie du lectorat, l’écriture inclusive est en outre, comme son nom l’indique, une écriture. Or, une langue est d’abord orale et n’évolue que par la parole. Introduire des changements dans l’écrit peut-il vraiment modifier les usages oraux de la langue ? Ou encore, peut-on réduire le sexisme d’une société en agissant sur son écriture ?

Les livres LGBT+ entrent en rayon Article de Sophie Agié-Carré, responsable de médiathèque

Les livres abordant des thèmes LGBT+ ont fait, depuis plusieurs années, leur entrée en bibliothèque. Soucieux de représenter tous les publics, les professionnels s’en emparent. Cependant, leur intégration dans le fonds ne se fait pas sans poser de questions. Faut-il les rendre visibles dans un rayon séparé, quitte à stigmatiser ceux qui les empruntent ? Quels livres acquérir, et comment les repérer au sein de la production éditoriale pour adolescents ? Sophie Agié-Carré a recueilli les témoignages de six bibliothécaires pour dessiner un aperçu des pratiques professionnelles sur ces sujets.

Focus. Les ados face aux questions de genres Par Christelle Gombert, rédactrice en chef, à partir d’un entretien avec Véronique Soulié, présidente de l’association Estim’

Depuis 2005, l’association Estim’ lutte contre les discriminations, les violences et le harcèlement, liés notamment au sexisme et à l’homophobie. Lors de chaque intervention en classe, les échanges montrent que de nombreux jeunes ont une vision stéréotypée du genre. Mais c’est aussi le cas, parfois, de leurs encadrants. L’enjeu est alors de former les adultes, pour poursuivre la sensibilisation au-delà des actions ponctuelles de l’association.

Des héros en devenir. Les personnages transgenres dans les romans ados Article de Romarin Arnaud, étudiant en lettres modernes

Les romans pour ados sur la transidentité ne passent plus inaperçus. Cependant, si les « bonnes intentions » des écrivains sont évidentes, leurs tentatives de sensibilisation peuvent s’avérer maladroites. N’étant souvent eux-mêmes pas confrontés à cette réalité, imaginant des lecteurs qui leur ressemblent, ils peuvent avoir tendance à simplifier, voire à caricaturer le vécu de leurs protagonistes pour le rendre compréhensible. Par le recours à des arguments et à des schémas narratifs toujours similaires, leurs héros trans finissent par tous se ressembler, et par imposer une nouvelle norme.

Les héros « divers » rendent-ils les ados tolérants ? Entretien avec Pierre Bruno, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication

Le constat est communément admis : la littérature jeunesse ne représente pas assez les jeunes LGBT+ et manque globalement de diversité. S’y ajoute une revendication, celle de fictions plus « diverses ». Rarement, en revanche, pose-t-on les questions de fond que ces discours soulèvent : pourquoi ? Pour quels lecteurs ? Pour quels effets réels ? De quelle diversité parle-t-on précisément ? Et quels modèles de société, quelles visions de la littérature sous-tendent ces principes ? Car ceux-ci, en réalité, ne sont ni aussi évidents ni aussi consensuels qu’ils y paraissent.

Biblio thématique. Récits hors normes Par Juliette Simonin, étudiante en Master littérature de jeunesse, et Johanna Vallé, professeure de français

Comment décrire des personnages non binaires avec des outils linguistiques qui renvoient systématiquement au féminin et au masculin ? Comment imaginer d’autres manières de vivre son corps et son genre lorsque l’on vit soi-même dans une société binaire ? Les cinq titres présentés dans cette bibliographie inventent des manières de s’extraire des normes de nos sociétés sur le plan littéraire ou linguistique.

Fantasy : la diversité fait son entrée au casting Article de Manon Berthier, doctorante en littérature comparée

Les littératures de l’imaginaire ont longtemps eu une réputation de genres « masculins » et « blancs », à l’image de leurs auteurs et de leur lectorat supposé. Mais depuis quelques années, la donne change. Les femmes écrivaines de SFFF (science-fiction fantasy, fantastique), par exemple, sont de plus en plus visibles et reconnues. Dans le même élan, les personnages se diversifient à leur tour, qu’ils soient LGBT+, racisés, en situation de handicap… Tantôt reflet de la diversité de notre monde, tantôt alternative à nos systèmes limitants, la fantasy questionne par l’imaginaire les normes du réel.

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