Nos futurs éditeurs : la littérature jeunesse au rendez-vous
Par Adonaï Guidicelli
Année de publication
2026
Format
Article
Thème
Lecture, Ecriture
Mots-clés
Écriture, Livre, Université
Lumière sur un master du livre jeunesse
Un projet professionnel accompli de A à Z
Le master Métiers du livre et de l’édition jeunesse de l’Institut catholique de Toulouse propose une formation pluridisciplinaire en deux ans autour de la conception et de l’édition d’un ouvrage. Cette année, la nouvelle promotion a publié son livre Et le monde renaîtra le 30 janvier 2026.
La première année de master était consacrée à l’élaboration collective du scénario du livre, écrit à trente mains par les étudiantes elles-mêmes. Leur livre compte six courts romans chacun écrit par cinq étudiantes. Dans le même temps, elles ont officialisé la création de leur maison d’édition associative : Bourgeon. Cette première année décisive a donc mêlé formation professionnelle éditoriale et exercice d’écriture et de création littéraire.
Cette même année, elles ont collaboré durant plusieurs mois avec les étudiants en Graphisme – Image et Narration du lycée parisien Auguste Renoir. En tout, vingt-deux artistes ont proposé leurs illustrations pour chacune des six histoires, mais une seule proposition pour chaque a été sélectionnée. Ainsi, des univers graphiques singuliers, souvent colorés, se déploient au fil de la lecture.
Leur seconde année a été consacrée à la communication et à la réalisation de la première de couverture, illustrée par l’artiste Jonah Montier. S’en sont suivis des échanges avec un imprimeur, la création d’une campagne Ulule, le montage en maquette et les corrections ortho-typographiques du livre, jusqu’au BAT (Bon à tirer).
Leur livre, accessible dès 15 ans, est désormais disponible dans plusieurs librairies toulousaines : Ombres Blanches, Privat, Serie B, Bedecine, L’autre rive et Ellipse.
Et le monde renaîtra : entre rencontres humaines et urgence climatique
Au sein d’une unité romanesque, le lecteur a la possibilité de rencontrer six textes indépendants aux échos sensibles. Que ce soit avec de Tiān, Ismaël, Gabriel, Amazir, Willow ou Aponi, nous sommes invités à plonger dans le quotidien de personnages aux cultures variées, confrontés à des épreuves nécessitant une force qu’ils trouveront auprès des autres.
De la ville étouffante chinoise aux aurores boréales lapones, de l’océan aux dunes du désert, un fil d’Ariane nous tient émergé : l’urgence climatique.
L’atmosphère mortifère d’une mégapole chinoise
Dans la première histoire, « Le Murmure de nos voix qui s’échappent », Tiān et Lì se rencontrent dans un couloir d’hôpital. Ils vivent tous deux à Shànghǎi, une ville étouffante dont les vapeurs toxiques empoisonnent la population. Nombreux sont ses habitants à souffrir de maladies pulmonaires, mais tous ne peuvent pas se soigner de la même manière: les mìngōng, nés à la campagne et émigrés en ville, n’ont pas le droit à l’assurance maladie ni aux soins. Dans cette ville gangrenée par l’injustice sociale et la pollution, Tiān et Lì essaieront de faire bouger les lignes.
« L’air à la périphérie de Shànghăi est toujours brûlant, chargé d’un brouillard toxique qui floute encore nos bâtiments. Malgré les promesses politiques et quelques efforts des infrastructures sanitaires, la qualité de l’atmosphère ne s’est pas améliorée. Pourtant, un changement subtil commence à se faire ressentir. L’espérance de vie augmente, grâce à un accès plus rapide aux soins. Mais seulement pour une certaine partie de la population… »
L’ordre du cosmos
Dans une autre perspective, « Le Cuivré de la potentille » raconte l’arrivée de William à Nunavik, une ville du Grand Nord canadien. Il y fait la connaissance de Kishi, une camarade. Ses parents à lui sont scientifiques, son père est passionné par le phénomène d’aurore boréal, mais pour Kishi, ces jeux de lumière sont le signe que les ancêtres continuent à communiquer avec les vivants. D’ailleurs, elle reçoit des messages d’Aponie, son ancêtre d’il y a deux cents ans. Se confrontent dès lors deux visions du monde pour deux lectures de la nature. Alors que l’air se réchauffe dramatiquement, Aponie semble être la seule à pouvoir rétablir l’ordre des choses.
– La science n’explique pas tout. Dans ce que tu appelles des particules, moi, je vois des âmes. Tu ne peux pas nier que ces lumières dansent comme si elles avaient une vie propre à elles. – C’est le champ magnétique terrestre qui guide leurs mouvements. – Ce n’est qu’une manière rationnelle de voir les choses.
Par Louisa Massélis
Cap vers une seconde formation éditoriale
Le master CREM : une maïeutique du livre
Le master Création éditoriale multisupport de Sorbonne Université Lettres et de l’Asfored propose, à ses étudiants et étudiantes de deuxième année, de publier un ouvrage autour d’une thématique imposée. Cette année, la promotion 2025-2026 a dû composer autour du thème « Nourriture et gastronomie ».
Après les premiers mois d’élaboration collective, les apprentis éditeurs et éditrices se sont mis d’accord pour proposer aux lecteurs de se plonger dans une salle de restaurant gastronomique à l’ambiance tamisée, où seront servis des plats de viande. Les convives, qui portent avec eux leur passé, leur présent et leurs vices dégustent, sans le savoir, ce qui sera leur dernier repas. Dans ce huis clos aux notes absurdes, le restaurant devient une scène de théâtre où les tensions sociales et intimes s’exacerbent.
À partir d’un appel à texte qui reprenait les éléments essentiels du synopsis imaginé, les étudiants ont reçu plus de 150 écrits, dont 30 qui ont finalement été retenus pour composer leur roman choral. Les jeunes plumes seront, comme chaque année, rémunérées d’après leur contrat auteur. Ces textes sont accompagnés d’illustrations commandées à l’artiste Raphaël Serres, qui compose également la première de couverture. Les étudiants ont également la chance de poursuivre une collaboration amorcée il y a quelques promotions avec la graphiste Lisa Sturacci.
Afin d’assurer toutes les facette de la chaîne du livre, les 30 étudiants sont divisés en six pôles :
communication et événementiel ;
éditorial ;
fabrication ;
iconographie et graphisme ;
juridique et financier ;
numérique.
Ils sont également encadrés et aiguillés par l’expertise d’Hélène Védrine, directrice de Sorbonne Université Presses, et de Blanche Cerquiglini, éditrice chez Gallimard et directrice des collections Folio classique et Folio théâtre.
C’est ainsi que sont nées les Éditions de la chambre froide, et leur ouvrage Tartare, à paraître le 25 mai 2026 (en papier et numérique).
Des rapports de domination tranchés
C’est à l’occasion du bicentenaire de la mort de Brillat-Savarin, un grand gastronome du XIXᵉ siècle, que Tartare invite à questionner les rapports qu’entretiennent la nourriture et la gastronomie.
Le motif du dernier repas, topos des textes mythologiques et bibliques, représente un moment de bascule entre la vie et la mort, entre l’élan de vie, l’Éros, et l’élan de mort, Thanatos. En témoigne le repas de Thyeste, qui se nourrie pour vivre, mais de la chair de son enfant sacrifié par Atrée. Le dernier repas se déploie sur la scène théâtrale comme un moment de catharsis, durant lequel les tensions sociales, les vices dissimulés et les haines refoulées refont surface.
Ainsi, l’ouvrage, qui s’inscrit dans le genre du thriller, a été pensé pour renouveler les notions de l’obscène, du goût et du dégoût, de l’horreur. Tout cela non pas à titre gratuit, mais pour appuyer les rapports de domination qui peuvent se jouer autour de la nourriture, autour du plat raffiné : genre, origines sociales, modes d’alimentation ou spécisme sont autant de sujets qui cristallisent le rejet de l’autre.
Le restaurant incarne un microcosme symbolique des débats sociaux, sociétaux et environnementaux.
Si Tartare n’est pas à mettre entre les mains de lecteurs trop jeunes, il s’aura intéresser les jeunes adultes, à partir de 18 ans. Il questionne des rapports socio-économiques contemporains et met à jour une littérature de genre parfois consensuelle. Les textes, écrits pas de jeunes auteurs et autrices, restent accessibles à la lecture. Les illustrations, qui ponctuent la narration, servent avec intérêt la visualisation des corps, des aliments et de l’espace qui tend à se dégrader au rythme d’un repas décadent.
Conclusion
Avec ces deux projets littéraires et professionnels, nous pouvons avoir l’assurance que la prochaine génération d’éditeur et d’éditrice est prête à prendre la relève. Pouvoir mener des projets universitaires aussi concrets, qui aboutissent à la publication papier et numérique d’ouvrages élaborés sur un ou deux ans, est une chance singulière dans le milieu académique. Qu’elle soit spécifique à la jeunesse, générale ou de genre, il est évident que la littérature intéresse encore les jeunes adultes qui se destinent, de près ou de loin, aux métiers de l’édition ou de la culture. De plus, nous remarquons bien que ces étudiants et étudiantes ont à cœur de porter des revendications contemporaines qui nécessitent d’être écoutées, que ce soit à propos de l’environnement, des stéréotypes de genre ou des violences sexistes.
Et le monde renaîtra ainsi que Tartare abordent ces questions sur des versants a priori contraires, l’un lumineux, l’autre sombre, l’un à l’aurore, l’autre au crépuscule. Pourtant les messages sont les mêmes et leurs intentions se rejoignent : faire prendre conscience des urgences socio-climatiques.
Par Joseph Marcoccia
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