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Sommaire «La romance décomplexée»

LECTURE JEUNE 162 | JUIN 2017

Edito par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de Lecture Jeunesse

Suffit-il d’un néologisme et de quelques best-sellers pour créer un nouveau genre littéraire ? Le new adult affranchit-il son lectorat d’un éventuel carcan moral, éditorial ou sociétal ? Des phénomènes comme Cinquante nuances de Grey ou After remettent la romance à la mode et séduisent un lectorat plus jeune que celui auquel ils étaient destinés. Avec eux, leurs avatars et leurs éventuels produits dérivés, les lectrices – la présence des hommes pèse sur les héroïnes plus que sur les chiffres de vente –, décomplexées par cet engouement mondial, ne dissimulent plus leur goût pour la romance ni les couvertures de leurs livres. Si elles exposent des scènes affriolantes ou BDSM, si leurs pages font rougir les plus sages ou les plus jeunes, ces histoires passionnées entretiennent en fait des schèmes narratifs et des représentations sociales plus traditionnelles que libérées. Elles orchestrent des rôles déterminés pour répondre à des horizons d’attente codifiés. La production éditoriale documentaire, avec des objectifs différents, puisqu’il s’agit d’informer, d’« accompagner » l’adolescent ou l’adolescente, bien différencié selon son genre et les normes sociales qui lui sont attribués, n’échappe pas à cette normalisation. On comprend, dans ce contexte, que les jeunes, dans une phase de découverte et de construction de leur sexualité, se posent comme question centrale celle de la « conformité » de leurs pratiques, de leurs fantasmes ou de leurs désirs, avec les standards véhiculés par leur environnement (les adultes, les représentations communes dans la culture mainstream, internet…). Contrairement aux idées reçues, de la fréquentation de YouPorn à la prédominance d’une génération YouPorn, il y a un gap : quel que soit le positionnement – celui de T. Hargot ou du Planning Familial –, force est de constater que les interrogations des adolescents, avant d’être techniques ou sanitaires, portent principalement sur la relation à l’autre, dont la sexualité est une des manifestations.

Le new adult : un genre hybride à destination des 15-25 ans Article de Magali Bigey, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication

Aidé par le renouveau d’un genre, d’un lectorat, et par une machine marketing bien huilée, le marché de la romance française s’adresse aujourd’hui à un public plus large et plus jeune qu’auparavant. Les lecteurs qui ont découvert la romance avec Twilight ont grandi, et souhaitent désormais trouver dans leurs lectures à la fois un moment d’évasion et des préoccupations réelles liées à leur âge, comme les relations amoureuses, l’initiation à la sexualité et parfois la découverte de leur identité sexuelle.

Focus : Les collections new adult en France Sélection par Magali Bigey, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication

Suite au phénomène Cinquante nuances de Grey, de nombreuses collections ont été lancées afin de répondre à la demande croissante des lectrices de romance érotique. Si trois grands éditeurs occupent le marché, d’autres tentent de se distinguer par différentes stratégies. Ce focus donne des points de repères dans ce marché en plein essor, en mettant en lumière quelques-unes des maisons spécialisées en new adult.

La romance à la carte ? Plateformes d’écriture et communautés en ligne Article de Sébastien François, sociologue de la culture et des médias

Wattpad, Movellas, Fyctia… Une poignée de sites internet sont devenus, en moins d’une dizaine d’années, d’importants pourvoyeurs d’histoires d’amour. Sur ces plateformes où l’on s’inscrit comme sur un réseau social, les textes que déposent certains internautes sont donnés à lire aux autres inscrits, voire à tout internet. Or, parmi les millions de récits désormais accessibles, difficile d’échapper à la romance, qui se répartit entre catégories dédiées (« Roman d’amour », « New romance », etc.) et autres genres propices au développement de relations amoureuses entre les personnages (« Fanfiction », « Chicklit », « Roman pour adolescents », etc.). Que représente cette offre supplémentaire, qui s’ajoute aux circuits de distribution traditionnels, dans l’économie générale de la fiction sentimentale et/ou érotique ? Quels nouveaux contenus et quelles communautés de lecteurs trouve-t-on sur ces sites ? Ces acteurs privés ouvrent peut-être une nouvelle page de l’histoire de la romance en élargissant son public – ou plutôt ses publics –, mais les stratégies employées, loin d’être inédites, ont des effets contradictoires sur les pratiques des auteurs comme des lecteurs.

Bad boys, princesses et garces : zoom sur trois romances Analyse par Christine Détrez, professeur de sociologie à l’ENS de Lyon, et Anaïs Rey-Cadilhac, étudiante à l’ENS de Lyon

La plateforme d’écriture en ligne Wattpad a permis de révéler plusieurs auteurs de romance à succès ; les éditeurs traditionnels cherchent donc à détecter le prochain best-seller « made in Wattpad » et multiplient les publications de textes repérés sur le site. Si le phénomène est nouveau, qu’en est-il du contenu de ces romances ? La vision de l’amour, de la sexualité et des rôles masculin et féminin sous-tendue par ces romans est-elle novatrice ou traditionnelle ? Christine Détrez et Anaïs Rey-Cadilhac ont étudié trois de ces ouvrages afin de mettre au jour les représentations qu’ils proposent.

Comment les émotions viennent aux enfants – Les produits culturels et l’amour Entretien avec Christine Détrez, professeur de sociologie à l’ENS de Lyon

« Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux toute leur vie »… D’où vient ce rêve de happy end si répandu en Occident ? Christine Détrez, avec plusieurs autres sociologues, lance en 2017 une enquête afin d’étudier de quelles manières les produits culturels contemporains – livres, œuvres audiovisuelles… – influencent les représentations que les jeunes se font de l’amour.

Focus : La romance en bibliothèque Par Christelle Gombert, rédactrice en chef

Lire une romance, vivre une romance : et si les deux étaient possibles à la bibliothèque ? La médiathèque Alpha d’Angoulême et les participants à un BiblioRemix à Paris ont relevé le défi à leur manière.

Documentaires pour adolescents : quel discours sur la sexualité ? Analyse par Christine Mongenot, maître de conférences en littérature française à l’université de Cergy-Pontoise, et Marion Julien, étudiante de Master de Littérature jeunesse de l’université de Cergy-Pontoise

Le réflexe prioritaire des adolescents pour s’informer sur la sexualité semble, comme dans d’autres domaines, la consultation sur internet. Pour autant, les livres qui s’empruntent, se transmettent et se discutent entre pairs demeurent. Difficiles à catégoriser, oscillant entre simple information et prescription, ils entendent proposer des réponses claires et adaptées à « toutes les questions » des adolescents, avec lesquels ils jouent la proximité. Mais au-delà de cette communication explicite, quel discours portent-ils implicitement sur la sexualité ? Quelles valeurs et quelles normes diffusent-ils dans ce domaine ? Ce sont les questions posées par Marion Julien dans son mémoire de Master, ici synthétisé par sa directrice de recherche, Christine Mongenot.

Décomplexée, la romance ? Point de vue d’auteur Entretien avec Camille Emmanuelle, journaliste, chroniqueuse et auteur

Entre 2013 et 2014, Camille Emmanuelle a écrit douze romances érotiques destinées aux 16-25 ans, pour une maison d’édition numérique. Dans son ouvrage Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, elle dénonce la manière dont les maisons d’édition ont fait de ce genre littéraire un produit marketing extrêmement codifié : normalisation des rôles féminin et masculin, sexualité aseptisée, noms américains, règne absolu du « glamour »… L’auteur dévoile l’envers du décor d’un marché éditorial loin d’être aussi décomplexé qu’il y paraît.

Focus : « Le poids des sentiments » Par Christelle Gombert, rédactrice en chef

Thérèse Hargot, philosophe et sexologue, est « en charge de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle des adolescents depuis plus de dix ans » au travers de rencontres dans des établissements scolaires. Dans son ouvrage Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), elle affirme que les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus tant fascinés par le sexe que par l’amour, le premier ayant été banalisé par un trop-plein d’images et de discours.

Sites et applications de rencontres pour adolescents Entretien avec Iris, 15 ans, en classe de 3e

Les sites de rencontres interdits aux adultes sont légion : Rencontre-ados, Teexto ou encore Nodarons sont réservés aux moins de 20 ou 25 ans. Mais les adolescents préfèrent-ils réellement ces plateformes, censées offrir plus de sécurité et de protection, aux applications moins surveillées, fréquentées par les adultes ? Quels usages en font-ils ? Iris, 15 ans, a accepté de répondre à nos questions.

L’industrie pornographique s’est vite emparée d’internet, au point que l’adage « the Internet is for porn » (« internet n’existe que pour la pornographie ») est devenu l’hymne non-officiel du web. Elle touche ainsi de plus en plus facilement une génération qui utilise internet en permanence. Pour autant, la pornographie a-t-elle une influence réelle sur les pratiques des adolescents ? C’est pour répondre à cette question que l’Ifop a mené une enquête pour l’OPEN (Observatoire de la Parentalité et de l’Éducation Numérique) en mars 2017. Au travers d’un sondage en ligne, 1005 jeunes français âgés de 15 à 17 ans ont été interrogés dans le cadre de cette « étude sur la consommation de pornographie chez les adolescents et son influence sur leurs comportements sexuels ».

Construire sa sexualité aujourd’hui Entretien avec Héloïse Galili, psychologue, sexologue, conseillère au Planning Familial de Paris

Lors de ses interventions auprès de groupes scolaires, la sexologue Héloïse Galili répond aux questionnements d’adolescents qui, comme les générations précédentes, s’interrogent principalement sur la « normalité » de leur sexualité. En revanche, si leurs grands-parents ont connu la révolution sexuelle des années 1960, de nombreux jeunes semblent revenir depuis quelques temps à un discours plus conservateur et sexiste, loin de l’image débridée et libre qui leur est souvent associée.

Pour aller plus loin


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