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Comment les ados s’approprient-ils l’Histoire à l’heure des réseaux sociaux et de l’IA ?

Par Agathe Franck


Année de publication 2026
Format Article
Thème Lecture, Ecriture
Mots-clés Histoire, Réseaux sociaux, Seconde Guerre mondiale

Retour sur le webinaire « Panier du médiateur » concernant l’appropriation de l’Histoire par les ados à l’heure de l’IA et des réseaux sociaux

Entre une école qui peut être perçue comme transmettant un savoir figé et un environnement numérique saturé d’images et de vidéos, contenant parfois des récits alternatifs, des images détournées et des théories du complot, les adolescents aujourd’hui construisent leur rapport à l’Histoire dans un paysage mouvant. Pour en discuter, nous avons réuni trois invités :

  • Gaël Lejeune, Directeur adjoint du CERES – Maître de Conférences HDR en Informatique, Sorbonne Université
  • Mathieu Marly, Responsable éditorial de l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe (Sorbonne Université – Éducation nationale), agrégé, docteur en histoire contemporaine et chercheur associé au laboratoire SIRICE, Sorbonne Université
  • Alban Perrin, Coordinateur de la formation chez Mémorial de la Shoah

Des images virales à décrypter : le projet VIRAPIC

La première partie de l’échange portait sur le projet VIRAPIC, qui repère en ligne les photographies historiques virales, c’est-à-dire celles qui circulent massivement, sont détournées, générées par IA ou utilisées hors contexte. Le projet repose sur un dialogue entre historiens et informaticiens. Les historiens repèrent les images dont la viralité pose question et apportent des clés pour les analyser. Ces contenus sont réalisés de telle sorte à être favorisés par les algorithmes, pour apparaître en tête des requêtes. L’informatique fournit des outils d’analyse, tout en reconnaissant ses limites : impossible de surveiller l’ensemble du web, et l’accès aux données des réseaux sociaux est devenu difficile et coûteux pour les chercheurs.

Le projet prend aussi en compte les images décontextualisées. Ci-contre, une photographie de Français soupçonnés de collaboration enfermés au Vel d’Hiv après la Libération, et non de la rafle des 16 et 17 juillet 1942, utilisée massivement uniquement car elle arrivait en tête des résultats de la requête Google.

Source image : capture d’écran utilisée pour l’article de Mathieu Marly et Gaël Lejeune, « Photos, IA et désinformation historique : l’enseignement de l’histoire face à de nouveaux défis », The Conversation, 2024

Il ne s’agit pas de distribuer des bons et des mauvais points, ni de dénoncer toutes les fausses photos. Le choix des images traitées est qualitatif et tient compte de l’effet Streisand1Phénomène médiatique qui se produit lorsqu’on communique à propos d’un sujet qu’on souhaite dissimuler, ce qui produit l’effet totalement inverse., car on évite de donner de l’écho à une image qui jusqu’alors n’était pas virale. L’équipe publie aussi des contenus pensés pour répondre aux résumés générés par l’IA des moteurs de recherche. Les moteurs de recherche et les IA génératives cherchent avant tout à satisfaire l’utilisateur, pas à dire le vrai. Face à une image ou un texte convaincant qui va dans notre sens, on a tendance à ne pas chercher plus loin. C’est notamment ce réflexe que le projet veut contribuer à déjouer.

Le faux, un compagnon ancien de l’Histoire

Mathieu Marly a remis en perspective la question de l’IA : l’histoire comme discipline s’est construite sur la détection des faux. L’IA ne les invente pas, elle reprend des méthodes de falsification anciennes et les amplifie. Il a également distingué les mémoires, car les sociétés fabriquent un passé qui n’est pas celui des historiens, de la désinformation, qui consiste à fabriquer des faits faux et non à réinterpréter. Alban Perrin a ajouté que l’histoire est malheureusement à la fois un terrain politique et un terrain de désinformation, et qu’il faut rester alerte et vigilant concernant la présentation de faits historiques comme la Shoah car leurs contextes et leurs conséquences sont encore d’actualité aujourd’hui.

Il a été noté que les images générées par l’IA restent pour l’instant repérables, mais qu’elles s’amélioreront. Le problème est aussi leur circulation, et le risque de voir disparaître la croyance dans la photo comme preuve. La formule d’Alban Perrin résume l’enjeu : « On ne sait quelque chose que quand on sait comment on le sait. ». Sur la responsabilité des plateformes, les trois invités se rejoignent : ce n’est pas aux enseignants de « réparer les pots cassés ». Pour Mathieu Marly, la décision doit être politique. Gaël Lejeune estime que seule la pression financière fonctionne face à des entreprises, et que la pédagogie ne suffit pas, mais qu’elle est en revanche à notre portée et notre responsabilité en tant que médiateurs, chercheurs, enseignants.

Quant aux adolescents, les invités ont souligné qu’ils n’abordent pas les images comme des historiens. Ils en ont souvent un usage conversationnel, où l’image sert de support à l’échange plus qu’elle n’est examinée pour elle-même (à l’instar des memes). Ainsi, toutes les images ne sont pas forcément prises pour argent comptant, même si elles deviennent virales.

Comment former les jeunes (et soi-même)

Les invités insistent sur la nécessité d’une éducation à l’image, portée par les professeurs d’histoire et les professeurs documentalistes. Elle peut passer par des formats comme « Chambre noire », où des historiens commentent une même image et ne la lisent pas de la même façon. Lorsqu’il s’agit de manipulation, le réflexe à transmettre est toujours de se demander pourquoi cette image en particulier arrive sur son fil. Ne pas oublier non plus que l’intention derrière l’image est également importante, même si l’image n’a été ni produite par IA, ni modifiée de quelconque manière. La question de qui a pris une photographie par exemple est très importante, et quelle était leur intention.

Côté méthode et outils, la recherche d’image inversée (par exemple avec TinEye) reste un outil de base, même si elle n’aboutit pas toujours si l’image recherchée est de base très mal documentée sur internet. L’Encyclopédie numérique d’histoire d’Europe (EHNE) et le Mémorial de Shoah proposent des ressources. En utilisation de l’IA à des fins pédagogiques, WenWare a été cité : une sorte de GéoGuessr2Un jeu web populaire où il faut retrouver une localisation sur Google Maps à partir des photos de Google Street View) historique : des environnements sont créés par IA générative à partir d’une page Wikipédia, le joueur est appelé à localiser cet événement dans le temps et dans l’espace. Comme toute reconstitution historique par IA, les environnements recréés sont imparfaits, mais cela peut constituer un outil ludique pour repérer des anachronismes et entraîner son esprit critique.

Capture d’écran d’une partie de WenWare (page Wikipédia concernée : La bataille de Stalingrad)

Concernant le négationnisme, la recommandation pédagogique a été claire durant les échanges : affronter directement le sujet, sans jamais entrer dans l’argumentaire des négationnistes. Il faut analyser ces discours pour ce qu’ils sont, un mensonge porteur d’un projet politique, plutôt que de les discuter comme des thèses historiques.

Fiction et mémoire de la Shoah : un « contrat » clair avec le lecteur

Dans la seconde partie, Alban Perrin a évoqué son travail de formation des enseignants, notamment les voyages d’étude à Auschwitz, plus formateurs pour les professeurs que pour les élèves, pour qui le lieu reste souvent difficile à appréhender.

Sur la fiction, sa position est nuancée : elle est possible dès lors que le contrat avec le lecteur ou le spectateur est clair. Par exemple, personne ne regarde le film Inglorious Basterds de Quentin Tarantino avec le sentiment qu’il s’agit d’une retranscription fidèle des événements de la seconde guerre mondiale. Plusieurs rescapés ont eux-mêmes choisi la fiction pour dire l’indicible, et Vie et destin de Vassili Grossman en est un exemple, dans lequel l’auteur relate notamment un échange épistolaire entre le personnage principal et sa mère, assassinée peu de temps après dans un ghetto en Ukraine. Le problème surgit quand le flou s’installe entre témoignage et invention, notamment dans la « littérature de gare » qui exploite l’émotion pour vendre (ex. La sage femme d’Auschwitz d’Anna Stuart, Le garçon au pyjama rayé de John Boyne, Le tatoueur d’Auschwitz de Heather Morris, etc…). En classe, ces textes appellent une médiation et des connaissances historiques solides. Partir de parcours individuels reste, selon lui, très riche et efficace pour sensibiliser les élèves, à condition d’être vigilant sur les chiffres et les idées reçues.

Être là où sont les jeunes

Les invités plaident pour ne pas rester dans la « tour d’ivoire ». Des chaînes comme Yann Tout Court ou Nota Bene3Note de l’Observatoire : en créatrice de contenu nous pouvons citer également Manon Bril. mettent en avant des historiens qui travaillent dans les règles de l’art, et les vidéos courtes produites sur TikTok et Instagram peuvent servir de produits d’appel vers des contenus plus longs (sur Youtube). Les invités ont ainsi signifié une volonté de produire plus de contenus, notamment sur TikTok, qui bénéficient d’une expertise académique, qui trouvent les jeunes là où ils sont, et les appellent à s’engager vers des contenus plus complets sur d’autres sites.

Les trois invités ont terminé sur un même message. Il faut donner aux adolescents les outils pour penser par eux-mêmes et leur faire plus confiance. Il faut aussi cesser de les voir comme une « matière molle » : ils sont conscients de bien des choses et capables d’esprit critique. Reste à leur donner les moyens de l’exercer.

Source image : capture d’écran d’un short Youtube de Yann Bouvier/YannToutCourt

Crédit image mise en avant : « Le violoniste d’Auschwitz : IA, manipulation et engagement émotionnel sur les réseaux sociaux », EHNE

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Le « Panier du médiateur » est le rendez-vous incontournable expérimenté par l’association Lecture Jeunesse depuis 2021. Ce format en ligne gratuit propose aux médiateurs des clés de compréhension, des exemples de médiations et des pistes de réflexions sur les pratiques culturelles des adolescents. Il est toujours réservé aux questions et aux interrogations des professionnels participant afin de favoriser leurs échanges avec les intervenants, qu’ils soient chercheurs ou professionnels de la médiation.

Références

  • 1
    Phénomène médiatique qui se produit lorsqu’on communique à propos d’un sujet qu’on souhaite dissimuler, ce qui produit l’effet totalement inverse. ↩︎
  • 2
    Un jeu web populaire où il faut retrouver une localisation sur Google Maps à partir des photos de Google Street View) ↩︎
  • 3
    Note de l’Observatoire : en créatrice de contenu nous pouvons citer également Manon Bril. ↩︎

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