Santé mentale des adolescents : comment la lecture et l’écriture peuvent-elles aider ?
Par Marine Recman
| Année de publication | 2026 |
| Format | Article |
| Thème | Lecture, Ecriture |
| Mots-clés | Psychologie, Santé, Sujets de société |
Retour sur le dernier panier du médiateur
Le 16 janvier 2026, Lecture Jeunesse a exploré la question de la santé mentale des adolescents lors d’un webinaire consacré à la question, l’occasion d’interroger les rôles que peuvent jouer l’écriture et la lecture en tant qu’outils d’accompagnement aux adolescents souffrants de troubles de la santé mentale. Désignée grande cause nationale en 2025 (et prolongée en 2026), la santé mentale est un sujet d’actualité dont l’association a souhaité s’emparer, partant du constat que plus de la moitié des jeunes souffrent de troubles psychologiques allant d’états dépressifs, à la dépression grave, pouvant se voir dans des comportements addictifs et autres mises en danger de leur personne1.
Agissant directement au contact des jeunes, les acteurs de la médiation culturelle sont en capacité d’agir directement pour leur santé mentale via différentes actions. Souhaitant maintenir le lien entre jeunesse, lecture et écriture, Lecture Jeunesse a tenu à donner la parole à celles et ceux qui sont déjà engagés dans des pratiques de médiation auprès de jeunes confrontés à ces problématiques.
La représentation de la santé mentale dans les œuvres culturelles à destination des jeunes
Guillaume Wavelet, psychologue clinicien à la Maison de Solenn, maison des adolescents de l’Hôpital Cochin (APHP). Doctorant en psychologie à l’Université Paris Nanterre, il réalise une thèse sur le métier d’interprète-traducteur et médiateur culturel.
Guillaume Wavelet a commencé par rappeler ce qu’est une bonne santé mentale selon l’Organisation Mondiale de la Santé : un « état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ». À partir de cette définition, le psychologue a interrogé ce que signifie alors d’être adolescent dans notre monde actuel : comment, en tant qu’adolescent, réaliser son potentiel et se sentir appartenir à un groupe social dans un monde instable ?
Des défis contemporains
L’adolescence renvoie à une catégorie sociale regroupant les jeunes aux âges spécifiques, se situant sur un temps entre enfance et âge adulte. Il s’agit ainsi d’une période de transformation, d’un temps de remaniement transitoire et conflictuel. Au-delà de la puberté biologique, de véritables remaniements psychiques se mettent en place, impliquant souvent un sentiment d’impuissance et l’apparition de souffrances psychiques. En effet, le psychologue clinicien a relevé les principaux défis contemporains auxquels font face les adolescents aujourd’hui :
- un rapport à l’avenir inquiétant ;
- la crise climatique et l’éco-anxiété qui en découle ;
- les violences sexuelles et les traumatismes ;
- l’orientation sexuelle et l’identité de genre ;
- l’usage des réseaux sociaux et outils numériques.
Ces défis ne concernent pourtant pas exclusivement les adolescents : les problématiques qui se rattachaient par le passé à cette tranche de vie semblent décrire un mal être contemporain. Les frontières entre préoccupations adolescentes et contemporaines, et entre culture jeune et culture populaire s’effritent : où la distinction culturelle se joue-t-elle entre des adolescents et des personnes plus âgées ?
Un autre paradoxe a été souligné : une déstigmatisation et une évolution dans le rapport à la norme qui semblent lever le tabou de la santé mentale et de la souffrance psychique. Mais si les jeunes sont de plus en plus capables de se dire en souffrance quand ils le sont, il existe aussi un risque d’auto-diagnostic. Les troubles se retrouvent investis par les adolescents pour penser leur subjectivité ainsi que leur rapport au monde. Nous assistons alors aujourd’hui à un phénomène de pathologisation de certains phénomènes considérés à l’époque comme inhérents à l’adolescence.
Fiction et santé mentale
Quelles représentations de la santé mentale retrouvons-nous dans les œuvres à destination des jeunes ? Est-ce à travers ces représentations que les œuvres peuvent devenir des supports, des outils pour accompagner les jeunes ?
En s’appuyant sur plusieurs exemples de séries télévisées2, Guillaume Wavelet a montré que les œuvres de fiction pouvaient aider les jeunes à s’exprimer et devenir des outils qui les aident à projeter leur propre vécu. Ces œuvres ont alors le pouvoir d’ouvrir le dialogue avec les jeunes, nous pouvons leur demander ce qu’ils pensent de ces représentations et leur offrir la possibilité de faire le récit de leur adolescence. Guillaume Wavelet accompagne les jeunes dans leur mise en récit, les encourageant à devenir les narrateurs de leur propre vie. La narrativité se présente alors comme un outil thérapeutique et l’enjeu devient de savoir comment l’utiliser le mieux possible dans la psychothérapie.
Quelle bibliothérapie possible pour accompagner les jeunes souffrant de problèmes de santé mentale ?
Delphine Fournier, Ambassadrice bibliothérapie jeunesse à Saint-Amour dans le jura
La bibliothérapie est une discipline qui a aujourd’hui du mal à se faire reconnaître en France, bien qu’il s’agisse d’une notion ancienne. L’étymologie du mot met en évidence le lien entre livre et thérapie, et si le terme est officiellement apparu au XXème siècle, nous trouvons des références antérieures à cette façon de placer le livre au cœur du soin comme un outil d’accompagnement3. La notion de livre soin n’est donc pas nouvelle et même si elle insiste sur l’idée de thérapie, la bibliothérapie ne constitue pas un acte de thérapie en lui-même mais demeure un accompagnement. De plus, souvent mal comprise, la bibliothérapie n’est pas un soutien à la lecture ni à l’écriture, il s’agit d’un acte d’accompagnement au soin. Dans ce cadre, le livre sert à libérer, à ouvrir les mots à leurs sens multiples et éclatés afin de trouver comment soulager les personnes, comment leur donner du souffle là où la douleur existe.
Delphine Fournier a distingué deux types de bibliothérapie : la bibliothérapie informative ou prescriptive et la bibliothérapie créative. Pratiquant plutôt cette dernière, l’intervenante en a décrit les quatre étapes.
- Lecture à haute voix.
- Groupe de paroles : échange sur les émotions ressenties, sensations, mettre à l’oral ce qui s’est passé pendant la lecture (cela peut être une sonorité), exprimer ce que les lectures provoquent.
- Étape de transition : incorporation de ce qu’il s’est passé, prendre un temps pour inscrire dans le corps ce qu’il s’est passé pendant la lecture.
- Atelier créatif : les personnes viennent déposer ce qu’elles ont vécu, par l’écriture mais aussi par des ateliers type peinture.
Les séances sont menées en petits groupes (quatre ou cinq personnes maximum) ou en individuel, sur un temps de 45 minutes ou une heure.
Les impacts sur la santé mentale des jeunes en accompagnement
« Les livres sont hospitaliers et ils nous permettent de supporter les exils dont chaque vie est faite, de les penser, de construire nos maisons intérieures, d’inventer un fil conducteur à nos histoires, de les réécrire jour après jour. Et quelquefois, ils font traverser des océans, nous donnent le désir et la force de découvrir des paysages, des visages jamais vus, des terres où autre chose, d’autres rencontres seront peut-être possibles. Ouvrons donc les fenêtres, ouvrons des livres. »
Michel Petit, L’art de lire
Les textes littéraires permettent de donner du sens aux mots et de faciliter la capacité de chacun à se comprendre, la littérature peut donc posséder une dimension réparatrice, en donnant la possibilité à chacun de mieux saisir le sens de son existence. Delphine Fournier encourage à explorer toute la littérature, au-delà des seuls ouvrages pour la jeunesse, car tous les genres abordent les mêmes thèmes universels : le bien, le mal, l’amour, la violence. Cette diversité offre un réservoir de représentations dans lequel puiser. La bibliothérapeute a particulièrement insisté sur le pouvoir de la métaphore et des textes à sens multiples. Puisque l’adolescent se construit selon la façon dont on le représente, il est crucial de lui proposer des lectures plurivoques. Cette richesse interprétative lui permet de redevenir maître de son propre discours, de faire entendre sa voix et de se raconter avec ses propres mots. En accédant à d’autres univers que son quotidien et ses références habituelles, le jeune peut réécrire son histoire autrement.
La formation en bibliothérapie
La plupart des bibliothérapeutes se sont formés en autodidactes et les formations sont assurées pour ces personnes. Delphine Fournier a insisté sur le fait qu’il n’est pas forcément nécessaire d’être thérapeute pour exercer en tant que bibliothérapeute, il faut surtout avoir l’envie de prendre soin des autres par les livres. Cependant, elle a ressenti le besoin d’une formation plus importante en thérapie et en art-thérapie pour se sentir plus légitime, c’est donc à chacun et à chacune de se former selon ses besoins et ses envies. Elle a également souligné le fait que malgré les constats scientifiques sur le bienfait de la bibliothérapie, et malgré le fait qu’il s’agisse d’une aide peu onéreuse, la discipline n’est pas soutenue par le discours politique. Il y a alors toute une réflexion à nourrir au niveau des ambassadeurs de la bibliothérapie auprès du public adolescent afin de trouver comment former plus de professionnels afin qu’ils puissent l’intégrer dans leurs pratiques.
Ressources à consulter :
- Thèse, La bibliothérapie en médecine générale (2009), Pierre-André Bonnet. Comment l’idée de la bibliothérapie a cheminé depuis la littérature jusqu’aux laboratoires de recherche en psychologie.
- Thèse, Bibliothérapie en santé mentale : travail préliminaire à l’élaboration d’une aide à la prescription de livres dans les troubles mentaux fréquents de l’adulte (2023), Étienne Giai, Roman Barlet.
- Fictions pansantes, Bibliothérapies d’hier, d’aujourd’hui et d’ailleurs (2023), sous la direction de Victoire Feuillebois et Anthony Mangeon. La lecture dans l’acte de prise en soin des personnes est importante depuis l’existence de la littérature.
Accompagner les jeunes en souffrance psychologique par l’écriture sans être soignant
Elsa Pellegri, directrice Île-de-France Est du Labo des histoires
Lorsque les jeunes sont confrontés à des difficultés psychologiques, les ateliers d’écriture peuvent devenir un précieux accompagnement. La Labo des histoires, association nationale qui œuvre pour démocratiser le pratique de l’écriture auprès des enfants, adolescents et jeunes adultes, mène de nombreuses actions en France hexagonale et ultramarine. Parmi ces actions, des ateliers d’écriture créative à destination de plusieurs publics, dont les milieux hospitaliers et psychiatriques. Elsa Pellegri a fait part de son expérience des ateliers menés au sein de ces lieux de soin.
De patients à créateurs
Les activités artistiques permettent aux patients de sortir de leur rôle de patients pour endosser celui de créateurs. Concernant le rôle des personnes qui animent les ateliers, Elsa Pellegri a souligné que beaucoup de personnes qui ne sont pas professionnelles de santé mentale ont l’appréhension des émotions qui vont surgir en atelier, et rappelé qu’il ne faut pas se positionner sur un champ psychologique ou psychiatrique que nous ne maîtrisons pas, mais prendre les textes écrits pour ce qu’ils ont de littéraire.
Des projets inspirants
Les projets présentés par Elsa Pellegri témoignent d’impacts positifs observés tels qu’une ouverture chez les jeunes participants ainsi que la création de liens dans le groupe. Dans ce cadre, l’écriture devient une activité créative qui offre aux jeunes des clés pour exprimer et transformer leurs émotions.
Exemples de projets présentés par Elsa Pellegri :
- « Il faut enfin que je te dise… » Lettres croisées d’ados et d’adultes : un recueil épistolaire qui témoigne de l’aspect à la fois intime et collectif que peut prendre l’écriture lorsqu’elle est menée lors d’ateliers. https://labodeshistoires.com/atelier/livre-lettres-seuil-sortie/
- « Des mots et du flow contre le sexisme », un projet mené au fil de sept ateliers d’écriture et de composition au sein desquels les participants ont écrit, composé et enregistré leurs textes et chansons. Le travail a donné lieu à une restitution scénique avec le parrain du projet, Tim Dup. https://labodeshistoires.com/atelier/mots-flow-sexisme-spectacle/
En conclusion
Ce Panier du médiateur a montré que la lecture et l’écriture pouvaient représenter d’importants outils pour accompagner la santé mentale des adolescents. La littérature, qu’il s’agisse de littérature jeunesse ou plus générale, nous offre de précieux outils pour déposer du sens sur les maux à travers la polysémie des mots et de leur puissance métaphorique. Elle est aussi source de représentations qui permettent aux jeunes de s’identifier et les autorisent à prendre la plume à leur tour afin de s’exprimer sur leurs vécus d’adolescents. Nous avons vu qu’il existait de nombreuses façons d’accompagner les jeunes à travers ces médiums, qu’il s’agisse du champ de la bibliothérapie, comme la pratiquent Guillaume Wavelet et Delphine Fournier, ou à travers des ateliers d’écriture créative tels que menés par le Labo des histoires.
Enfin, chaque acteur de la médiation peut s’emparer de ces outils pour accompagner les jeunes dans le cadre du soin, il n’existe pas une unique place depuis laquelle agir mais divers savoirs faire à explorer et différentes fonctions à occuper que chacun et chacune peut investir selon son métier, ses compétences et appétences. La bibliothérapie étant une discipline récente, les actions culturelles ne demandent plus qu’à être expérimentées et investies par les médiateurs et les médiatrices.
Pour aller plus loin
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À propos des webinaires « Panier du médiateur » de Lecture Jeunesse :
Le « Panier du médiateur » est le rendez-vous incontournable expérimenté par l’association Lecture Jeunesse depuis 2021. Ce format en ligne gratuit propose aux médiateurs des clés de compréhension, des exemples de médiations et des pistes de réflexions sur les pratiques culturelles des adolescents. Il est toujours réservé aux questions et aux interrogations des professionnels participant afin de favoriser leurs échanges avec les intervenants, qu’ils soient chercheurs ou professionnels de la médiation.
1Santé publique France, « Santé mentale et bien-être des adolescents : publication d’une enquête menée auprès de collégiens et lycéens en France hexagonale » (avril 2024)
2 Sex Education, Laurie Nunn, 2019-2023, Skam, Julie Andem, 2018-2023, 13 Reasons Why, Jay Asher, 2017-2020, Euphoria, Sam Levinson, depuis 2019
3 Nous pouvons penser à La Poétique d’Aristote, où le philosophe affirme la puissance cathartique des œuvres. Delphine Fournier a également évoqué Shakespeare et Freud pour illustrer le fait que la littérature a toujours eu à voir avec la question de la santé mentale, même si la notion de bibliothérapie n’existait pas encore.
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