« Expression orale. Libérer la parole des jeunes »

LECTURE JEUNE 175 | SEPTEMBRE 2020

Pourquoi et comment aider les jeunes à s’exprimer mieux et davantage ? Comment utiliser les liens entre lecture, écriture et oralité pour les développer ensemble ?

Les concours d’éloquence ont la cote. Le nouveau baccalauréat introduit une forte dimension orale dans l’évaluation des élèves. Tous les jeunes n’ont cependant pas le même rapport au langage, encore moins au langage scolaire. Comment les accompagner pour que cette prise de parole, qui suscite de plus en plus d’attentes de la part des institutions, ne soit pas source ou révélatrice d’inégalités sociales ?

Sur les réseaux sociaux, et plus largement sur internet, la parole est également omniprésente. Qu’elle soit spontanée ou mise en scène, elle est le signe d’un espace sur lequel une génération s’exprime. Quelles sont les modalités de cette parole, à quels codes correspond-elle ? Comment utiliser cette appétence pour l’écoute de la parole et pour la mise en voix afin de susciter l’envie de lire et d’écrire ?

Parce que l’expression de soi est, plus qu’un critère d’évaluation, un besoin fondamental et un droit humain, il est essentiel de donner à tous les adolescents les moyens de faire entendre leur voix.

 

Elocution contests are popular. The new baccalauréat introduces a strong oral dimension in the evaluation of students. However, not all young people have the same relationship to language, let alone school language. Institutions expect more and more from this oral dimension; what can we do to prevent it from becoming a source or an indicator of social inequality?On social networks and on the Internet, speech is also omnipresent, whether it is spontaneous or staged. What are the modalities and the codes of this speech? How can we use this appetite for listening and speaking in order to arouse the desire to read and write ? Because self-expression is, more than a criterion for evaluation, a fundamental need and a human right, it is essential to give all teenagers the means to speak up.

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Edito par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de la rédaction

L’oral prend une place de plus en plus importante dans le cursus des élèves avec le Grand oral du baccalauréat 2021. Dans son numéro Oralité(s), à paraître prochainement, Inter CDI sera consacré aux pratiques pédagogiques au cœur des classes. Nous avons donc souhaité compléter ce point de vue en apportant d’autres éclairages.

Les défis auxquels sont soumis les enseignants sont de taille : faire écrire ou lire collectivement des jeunes, tout en développant leurs compétences à l’oral et en leur permettant de s’exprimer individuellement au sein du groupe. Sur quelles heures disponibles dans les agendas, et sur quelles formations ou pratiques des enseignants reposer pour relever un tel défi ? Personne n’ignore la gageure que représente ce Grand oral et les inégalités de fait qu’il va devoir pallier. L’origine sociale pèse ici de tout son poids.

« L’oralité », tout le monde en parle mais personne ne la définit. C’est ce que nous avons demandé d’entrée de jeu à Anne-Marie Chartier pour cadrer ce dossier. Or, ce qu’elle relève, c’est l’articulation de l’oral et de l’écrit, indissociables (ajoutons la lecture, c’est bien ce trépied sur lequel reposent les actions de Lecture Jeunesse) et la place de « l’oral écrit » dans l’institution scolaire. À tel point que certains genres, théâtre, poésie, peinent à se faire entendre dans les classes, comme le montre Daniel Delbrassine dans ce numéro. Nous avons choisi de valoriser en particulier quelques pratiques articulant lecture, écriture et oralité au sein des établissements scolaires et des bibliothèques. Malgré les contraintes fortes qui y règnent, l’oral, même normé, peut y trouver une place et aider des jeunes à trouver la leur.

C’est précisément ce que vise l’artiste Irvin Anneix : dans son dernier projet que nous présentons, les jeunes sont invités à s’adresser par oral, sur une vidéo, à leur « moi » futur. Cet exercice intéressant n’est pas dénué d’ambigüité et pointe la complexité des rapports entre écriture, lecture et oralité. Les usages numériques bouleversent leurs rapports : on trouve sur internet des propos oraux qui, loin de disparaître à mesure qu’ils sont prononcés, sont enregistrés. Des vidéastes s’inspirent de leurs lectures pour scénariser puis rédiger des vidéos qu’ils posteront sur YouTube. De nouvelles plateformes comme Twitch rappellent les libres antennes des radios ; les propos spontanés s’échangent dans un cadre apparemment libéré des contraintes et des normes. Ils se doublent désormais souvent d’écrits avec des chats. Et peuvent même être repris puis montés sous forme de vidéos. Des libres antennes à Twitch, il y a là une manne pour des chercheurs qui s’intéressent aux rapports complexes entre oralité, écrit et lecture.

Mais les pratiques et les usages numériques changent plus vite que la recherche, qui tarde à faire évoluer ses champs et à accorder de l’importance à des pratiques jugées illégitimes. Espérons que ce dossier inspirera quelques thésards et donnera des outils dès à présent à ceux qui agissent tous les jours sur le terrain.

Parler d'oralité, c'est parler d'écriture Article d'Anne-Marie Chartier, agrégée de philosophie et docteure en sciences de l'éducation

En regard de l’histoire de l’humanité, l’écriture est un phénomène récent. Les êtres humains ont parlé avant d’écrire, puis ont voulu consigner l’oral par écrit. Depuis, les frontières entre ces deux modes d’expression sont floues, l’une influençant l’autre, qui en retour modèle la première. Avec internet et les réseaux sociaux, les limites se brouillent encore davantage. Où commencent et où s’arrêtent la parole orale, la parole écrite, dans les photos Instagram, les vlogs ou les stories Snapchat ? Retour sur les bouleversements successifs des définitions de « l’oralité » et leurs liens avec l’écriture.

Pas tous égaux face aux oraux Interview d'Élisabeth Bautier, sociolinguiste et chercheuse en sciences de l'éducation

Le « Grand oral » du baccalauréat fait cette année son entrée dans les lycées. Les concours d’éloquence ont quant à eux la cote dans de nombreux établissements. Or, les jeunes en difficulté avec l’écrit ne seront pas nécessairement plus à l’aise face à un micro que devant une feuille de papier. Le passage par l’écrit et l’élaboration d’un raisonnement argumenté sont en effet essentiels pour une prise de parole efficace selon les critères scolaires.

Focus. Des apprenties lisent aux tout-petits Par Christelle Gombert, rédactrice en chef, à partir d’un entretien avec Françoise Gerbino, enseignante de français

Amener des apprentis – souvent non-lecteurs – vers la lecture pose quelques difficultés. En regard des savoir-faire nécessaires à leur métier, la lecture semble parfois inutile, voire une perte de temps. Cependant, celle-ci peut les intéresser si elle est présentée comme compétence professionnelle à part entière. C’est la démarche qu’a menée Françoise Gerbino avec ses élèves de CAP petite-enfance. La professeure de français a intégré à leur parcours l’écriture de contes ainsi que la lecture d’albums à voix haute aux tout-petits, essentielle dans leurs métiers.

Médiations autour de l'oralité : sortir des sentiers battus Article d'Aude Biren, comédienne, autrice et formatrice

Lecture à voix haute, présentation d’un roman… Les médiations liées à l’oralité tournent parfois en rond. Comment se diversifier ? En repensant les approches existantes, en les élargissant, et en posant clairement leurs objectifs. Pourquoi se cantonner, par exemple, à l’oralisation du théâtre au détriment des documentaires ? Pourquoi ne pas se concentrer sur la lecture d’une phrase préférée, voire d’un mot, afin d’inclure les ados en difficulté ? Aude Biren remet ici en question de nombreux présupposés limitants et offre des idées concrètes pour mieux vivre et valoriser la parole des adolescents.

Focus. Allophones : un projet pour prendre la parole Par Christelle Gombert, rédactrice en chef, à partir d’entretiens avec Adeline Serrano, enseignante de français, et Cécile Robin, bibliothécaire

Chaque année, des milliers de jeunes allophones arrivent en France. Ces élèves non-francophones n’étaient, pour la plupart, pas scolarisés dans leur pays d’origine. Il leur faut alors découvrir une langue, une culture, et apprendre à s’exprimer pour trouver leur place. Au Perreux-sur-Marne (94), une équipe d’enseignants et de bibliothécaires s’est mobilisée pour permettre à 17 jeunes allophones d’écrire ensemble un livre numérique dans le cadre du projet numook. Au cœur de ce défi, l’expression orale a occupé une place de choix.

Quand lire passe par le corps. Faire entendre la voix des textes Point de vue d'expert par Daniel Delbrassine, didacticien du français et professeur de littérature jeunesse

De l’Antiquité à l’époque moderne en passant par la Renaissance, l’oralité a été jugée inférieure à l’écrit. Sensuelle, émotionnelle, la voix est suspecte ; la lecture silencieuse s’impose. Une conception que l’on retrouve aujourd’hui à l’école : la compréhension des textes se fait en silence, dans une démarche qui oublie de faire entendre les effets du style. Pour Daniel Delbrassine, donner à sentir la lecture comme expérience sensorielle est primordial pour intéresser les jeunes à la littérature.

C’est la première collection que citent les médiateurs en recherche de livres à lire à voix haute. « D’une seule voix » s’est positionnée dans le paysage éditorial comme le lieu où trouver des textes brefs, percutants, énergiques, empreints d’une oralité sans caricatures. Son éditeur, François Martin, raconte les coulisses de cette collection, et la ligne de crête sur laquelle trouver un équilibre, entre la voix des auteurs et celle des adolescents qu’ils font parler dans leurs textes.

Focus. Le jeu vidéo fait parler les jeunes Par Christelle Gombert, rédactrice en chef, à partir d’un entretien avec Shane Michaud et Gwénaëlle Bourriaud, bibliothécaires

Chaque semaine, à la bibliothèque parisienne Václav Havel, la salle des jeux vidéo s’emplit d’animation : c’est l’heure du Club 12+. Celui-ci rassemble des adolescents autour de leur passion, le gaming. L’occasion pour ces jeunes, souvent introvertis, d’apprendre à s’exprimer devant les autres joueurs et les bibliothécaires, voire face à une caméra.

Cher futur moi. Parler à son « moi » de 2030 Interview d’Irvin Anneix, artiste

« Cher futur moi » : c’est ainsi que commencent les vidéos du projet du même nom, initié par l’artiste Irvin Anneix. Dans ces capsules, des jeunes de 16 à 22 ans s’adressent face caméra à leur « moi » de 2030. Où seront-ils dans 10 ans ? Qu’espèrent-ils accomplir ? Drôles, émouvants, surprenants, les participants laissent, à travers cette parole filmée, une trace d’eux-mêmes… pour eux-mêmes.

Focus. Twitch, nouvel espace de parole en ligne Par Christelle Gombert, rédactrice en chef

Créée en 2011, rachetée par Amazon en 2014, la plateforme américaine Twitch permet de diffuser en direct des contenus filmés. D’abord centré sur le jeu vidéo et le suivi en live de parties vidéoludiques, Twitch s’est depuis diversifié. Aujourd’hui, si le gaming reste prépondérant, la plateforme héberge des contenus de toutes sortes. Elle attire ainsi de plus en plus de YouTubeurs qui y trouvent une nouvelle manière de parler à leur communauté.

YouTubeur, un métier de lecteur Article de Clémence Perronnet, sociologue

Les vidéos YouTube de vulgarisation scientifique ne sont pas aussi éloignées de la lecture qu’il y paraît. Leurs auteurs s’appuient sur de nombreux ouvrages universitaires, rédigent à l’avance l’intégralité de leurs propos et valorisent les livres, symboles de savoir, dans leurs mises en scène. La spontanéité et l’accessibilité supposées de ces formats, censés faciliter l’accès des jeunes aux sciences par l’humour et la transmission orale, seraient-elles des illusions ? En s’adossant à l’écrit et à des sources légitimes de connaissance, la parole de ces YouTubeurs reste en effet le vecteur d’une norme scolaire et culturelle dominante.

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