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Sommaire « Jeunes en marge »

LECTURE JEUNE 164 | DÉCEMBRE 2017

Edito par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de Lecture Jeunesse

Concevoir un tel numéro a, bien sûr, suscité des discussions en comité de rédaction, et soulevé une série de difficultés à résoudre : la première, et pas des moindres, était de définir ce que l’on entend par marge. Qui est à la marge de quoi ? Va-t-on parler des jeunes en marge du monde scolaire, de la loi, de représentations sociales, esthétiques… ? Y a-t-il des critères objectifs de marginalisation ? S’il existe bien des réalités objectivables, comme être ou non sous main de justice, par exemple, il n’en reste pas moins que les délits pour lesquels un jeune peut être inquiété aujourd’hui ne sont pas les mêmes que ceux d’hier.

La marge, comme le dit très bien V. Blanchard dès l’ouverture de ce dossier, dépend d’une époque et d’un contexte social. Un même phénomène peut être normalisé dans un lieu mais toujours perçu avec défiance dans un autre. La seconde difficulté, c’est que l’adolescence est une période qui ne cesse de jouer sur les marges. Ses frontières sont floues. Avec la volonté d’être considérés comme des adultes tout en contestant les normes, les règles ou les responsabilités qui leur sont attribuées, les adolescents oscillent entre le besoin d’être conformes à leurs pairs et l’envie de s’en distinguer. Enfin, les jeunes « en marge », exclus des systèmes qui les encadrent – l’école, la protection judiciaire de la jeunesse, la famille, les services sociaux qui peuvent les suivre –, représentent un public particulièrement difficile à saisir ; ils échappent, par leur statut même, aux enquêtes. Echappent-ils aussi à la lecture ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, celle-ci peut leur être imposée comme/à la place d’une sanction, avec la conviction que la lecture, providentielle, sera salutaire en elle-même, quelles que soient les conditions dans lesquelles elle prend place…

Quand, plus modestement mais sans doute avec plus de gages de succès, des projets sur-mesure tentent de rétablir un lien dissolu entre les jeunes, la lecture et l’écriture, pour leur redonner confiance en eux et éviter qu’ils ne se marginalisent davantage.

L’intérêt d’un tel sujet réside précisément dans la complexité et la relativité de sa définition. C’est le regard que l’on porte sur les jeunes, la perception que l’on a d’eux, qui définit la marge, qui manifeste l’écart entre une réalité et une idéologie, un idéal, un cadre de loi… Or, c’est précisément le slogan de Lecture Jeunesse de proposer de changer de regard sur les adolescents et de mettre en question les représentations qu’on peut en avoir.

Plusieurs dizaines de pages ne suffisent pas à être exhaustif, aussi avons-nous fait des choix, notamment celui de donner la parole à plusieurs professionnels et à des chercheurs pour définir ces notions de conformité et de marge, avant d’étudier plus précisément quelques cas « objectivables » exposés dans des romans ado. Entre langage cru et pathos, comment ces personnages en marge sont-ils mis en scène ? Volonté d’éduquer, morale, transmission de valeurs, instrumentalisation d’un thème… qu’est-ce qui sous-tend les récits ? Bruts et sans poncifs, ceux d’ Hervé Giraud refusent la bien-pensance. Ils reposent sur deux postulats fondamentaux, la liberté du lecteur et le développement de sa capacité empathique : qu’il ressente de la sympathie ou de la répulsion pour les personnages, il construit son propre rapport au monde et aux autres.

Où se situe la marge ? Entretien avec Véronique Blanchard, docteure en histoire, corédactrice de la Revue d’Histoire de l’Enfance « Irrégulière »

Où se situe la frontière entre la norme et l’anormalité ? Comment définir qui est en marge et qui ne l’est pas ? Comment parler des jeunes marginalisés sans les stigmatiser davantage ? Lors de la préparation de ce numéro, ces questions ont été soulevées au sein de la rédaction de Lecture Jeune. Pour éclairer le débat, Véronique Blanchard pose ici les bases d’une définition de la marge à travers le prisme de la justice des mineurs, tout en rappelant à quel point cette définition évolue selon les représentations et les attentes de la société envers la jeunesse, dans chaque pays et à chaque époque.

Ces jeunes qui échappent aux statistiques Entretien avec Thomas Sauvadet, maître de conférences en sociologie

Méfiants vis-à-vis des institutions, de nombreux adolescents « de rue » revendiquent et assument leur marginalité. Difficile, dans ce cadre, d’obtenir des statistiques à grande échelle sur cette population qui passe bien souvent entre les mailles du filet des enquêtes. Pour le sociologue Thomas Sauvadet, tisser des relations personnelles sur le long terme avec ces jeunes reste la meilleure solution, afin de gagner leur confiance et d’obtenir des informations fiables.

Focus : Histoire d’une jeunesse en marge Par Christelle Gombert, rédactrice en chef

Depuis le Code pénal de 1791, les jeunes ont été pris en charge par la justice, pour isoler les plus dangereux ou protéger les plus vulnérables – la frontière entre les deux étant parfois ténue. Des fondations sont nées, comme celle des Apprentis d’Auteuil qui propose dès 1866 des alternatives à l’incarcération, selon un modèle privilégiant l’éducation plutôt que la répression. Les ouvrages Histoire d’une jeunesse en marge (M. Gardet, F. Waks, Textuel/Apprentis d’Auteuil, 2015) et Mauvaise graine (V. Blanchard, M. Gardet, Textuel, 2017), repris dans ce focus, analysent les différentes manières dont la jeunesse a été perçue et contrôlée par la société française depuis le XIXe siècle.

Lire pour sortir des marges Entretien avec Marie-Odile Chassagnon, directrice de Savoirs pour réussir Paris

L’association Savoirs pour réussir Paris accompagne chaque année des jeunes de 16 à 30 ans en situation d’illettrisme. En renouant avec la lecture et l’écriture grâce à divers ateliers, ils sortent de l’isolement pour retrouver leur autonomie et leur estime d’eux-mêmes.

Lectures entre les murs : une bibliothèque en prison Entretien avec José Alfaro, directeur STEMO Nord 92, Protection Judiciaire de la Jeunesse

Dans le quartier mineur de la maison d’arrêt de Nanterre, une petite bibliothèque réservée aux mineurs va voir le jour, afin de permettre aux jeunes détenus de préparer leur réinsertion sociale. C’est dans le cadre de ce projet que la Protection Judiciaire de la Jeunesse a fait appel à Lecture Jeunesse. L’association pilote ce projet en créant un fonds adapté aux adolescents, en aménageant l’espace et en formant le personnel de la PJJ. José Alfaro revient sur les origines et les objectifs de cet espace polyvalent, où auront lieu diverses activités culturelles.

Focus : condamnés à lire Par Christelle Gombert, rédactrice en chef

Pour ramener les adolescents « déviants » sur le droit chemin ou pour aider les jeunes en errance, une seule solution : la lecture. C’est du moins ce que semblent penser deux tribunaux, l’un aux États-Unis, l’autre en Italie, qui ont prononcé des « peines de lecture » à l’encontre de mineurs. L’association suisse LIRE L!VE, quant à elle, privilégie l’accompagnement et l’échange autour des livres entre des adultes bénévoles et des adolescents délinquants.

Pour avoir côtoyé nombre d’adolescents troublés ou marginaux, Hervé Giraud sait retranscrire dans ses textes leur caractère parfois cruel, parfois démuni, sans jamais en arrondir les angles. Ses fictions n’ont pas pour rôle de les idéaliser ni d’en faire de « pauvres enfants », mais plutôt de questionner le lecteur sur ses propres réactions face à des jeunes en colère et en souffrance.

Mobilités réduites, émotions décuplées Article d’Eugénie Fouchet, doctorante en Langue et littérature françaises

Affronter son propre corps altéré, se relever de traumatismes, se battre pour accéder à certains lieux : voilà le quotidien des quatre héros handicapés étudiés dans cet article. Par divers procédés littéraires, le lecteur est poussé à être en empathie avec les difficultés des protagonistes, tandis que par l’identification avec des personnages valides exemplaires, il est incité à agir de manière bienveillante et tolérante. Une sensibilisation par le pathos qui tend parfois à la moralisation.

Jeunes, malades et rentables ? La sick-lit Entretien avec les éditrices Eva Grynszpan (Nathan), Alice Saint Guilhem (Pocket Jeunesse) et Karine Sol (Bayard)

Des adolescents malades ou handicapés, de l’humour, de l’espoir, du rire, des larmes : les livres qui rassemblent ces ingrédients se sont multipliés depuis le succès de Nos étoiles contraires. Le terme sick-lit (« littérature-maladie ») a même été inventé pour désigner cette vague de publications. Pourtant, peu d’éditeurs souhaitent voir leurs titres rangés dans cette catégorie controversée, jugée racoleuse et réductrice. Si la tendance est bien réelle, ces romans forment-ils pour autant un genre à part entière ? Comment les héros en souffrance y sont-ils représentés ?

Pourquoi tant de héros malades ? Entretien avec Gabrielle Marioni, psychologue clinicienne, institut de cancérologie Gustave Roussy, Villejuif

Pourquoi des adolescents en parfaite santé s’identifieraient-ils à des personnages malades ou handicapés ? Pour répondre à cette question, Gabrielle Marioni a posé son regard de psychologue sur les romans Nos étoiles contraires et Wonder. Elle montre que les questions adolescentes qui traversent ces ouvrages (la différence entre soi et les autres, la construction de l’identité dans un corps en mutation…) sont amplifiées par la présence de la maladie, et font ainsi d’autant plus écho aux préoccupations des jeunes lecteurs. Cette analyse est également l’occasion de comparer le vécu réel des adolescents souffrants avec ses représentations fictionnelles.

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