Sommaire « Les jeunes et le travail »

LECTURE JEUNE 174 | JUIN 2020

Quand les jeunes pensent à leur travail futur, quels sont leurs rêves, leurs ambitions ? Dans les médias prédomine l’imaginaire d’une génération centrée sur le temps personnel, l’épanouissement et les valeurs. Dans la littérature pour adolescents, le travail est souvent dépeint comme une aliénation s’il est soumis à un contrat ou à un système hiérarchique, ou comme une libération s’il est choisi et proche de la nature.

Mais la jeunesse, loin d’être uniforme, a en réalité diverses aspirations et contraintes. La précarité et la concurrence rendent difficile l’accès à l’emploi et l’entrepreneuriat reste surtout l’apanage de jeunes privilégiés. Dans ce cadre, l’apprentissage attire de plus en plus d’étudiants, qui y voient une intégration professionnelle accélérée. Même dans les voies techniques, cependant, les filières sont sélectives – une sélection qui s’opère notamment sur la maîtrise de la langue, écrite comme orale. La lecture et l’écriture deviennent alors des enjeux cruciaux pour trouver sa voie.

 

When young people think about their future jobs, what do they dream about? What are their ambitions? Mainstream media project an image of a generation focused on their personal time, well-being and values. In youth literature, work is often depicted as an alienation if hierarchical, or freeing if it is chosen and close to nature. But youth is not a homogeneous category; young people’s aspirations are different and they meet various obstacles. Precariousness and competition make it hard to get a job, and creating one’s own company remains for the privileged few. Apprenticeship attracts more and more students, for it is seen as a way to integrate the job market more quickly. But even in the technical professions, the selection is tough and takes literacy into account. Reading and writing are, in that regard, crucial issues for teenagers to find their own way.

This publication is issued in French

Edito par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de la rédaction

Quand on cherche à regarder au-delà des clichés, à analyser les représentations que l’on a des jeunes, leur rapport au travail mérite une exploration approfondie. Désinvoltes, désintéressés, indépendants, stagiaires et précaires, geeks, audacieux voués corps et âme à une start-up, distanciés et en quête de sens avant tout… Les discours qui circulent sur la jeunesse en entreprise sont très contradictoires. Tantôt présentée comme un ensemble uniforme, comme si toutes les jeunes recrues rêvaient de jouer au babyfoot en travaillant pour Google, la jeunesse est aussi décrite comme individualiste et infidèle, engagée et préoccupée par le sens de son travail avant le salaire. On retrouve nombre de fantasmes qui circulent sur les générations dites « Y » et « Z », parfois loin du terrain et de ses disparités.

L’adolescence est la période par excellence pendant laquelle transparaissent et s’expriment des choix, parfois implicites : c’est la grande étape de l’orientation. C’est la phase pendant laquelle pèsent les représentations des métiers, la place que l’on peut prendre ou que l’on doit avoir dans la société, selon son genre, sa proximité avec la culture scolaire, etc. Collégiens puis lycéens, les jeunes sont aussi apprentis, en alternance, étudiants qui cumulent parfois un « petit boulot » alimentaire, jeunes professionnels en quête d’un premier emploi, ou NEET, « Not in Employment, Education or Training ». La réalité des situations est très diverse. Mais elle implique à chaque fois un rapport au travail : recherche de stage en 3e, choix d’options et de filières pour le nouveau baccalauréat, inscriptions sur Parcoursup, recherche d’entreprise pour une alternance, un apprentissage, un premier recrutement.

Pourquoi est-ce important qu’une revue visant à développer la lecture et l’écriture pour les adolescents se préoccupe de ce sujet ? Parce qu’il y a là un enjeu crucial : le rôle que chacun, par son travail, jouera dans la société, et les perspectives que cet emploi lui ouvrira, ou pas. Or la maîtrise de la lecture, de l’écriture et de l’oral est ici déterminante. C’est un élément clé de l’insertion et du parcours professionnel, qui pourtant fragilise. Comme l’explique la linguiste Marie-Hélène Lachaud, « quel que soit le niveau de scolarité, l’écriture met toujours en jeu une dimension psychoaffective. Même lorsque je forme des managers, ils sont souvent réticents à l’idée de produire un texte » (p. 27). Le rapport à l’écrit est un facteur de persuasion ou d’exclusion, un moteur pour la vie professionnelle ou un frein à l’évolution, voire une souffrance surmontée par des stratégies de contournement. Il va de pair avec lesdites « soft skills », ces compétences comportementales essentielles dans le monde du travail, implicites et souvent redéfinies, rarement enseignées mais tant attendues par l’employeur. Décryptage de panneaux, compréhension des sous-entendus, des codes de l’entreprise, utilisation des écrits qui y circulent, présentation de soi et de son parcours lors d’un entretien, formation pour un métier, choix de filière et orientation au lycée, tout renvoie au trépied fondamental de la lecture, de l’écriture et de l’oral. Oui, il y a un sujet pour Lecture Jeunesse, encore plus dans ce contexte de pandémie : hausse historique du chômage, licenciements à venir, décrocheurs avec qui renouer. Les plus fragiles doivent être au centre de l’attention des pouvoirs publics et des associations. Plus encore dans ce contexte, la maîtrise de l’écriture, de la lecture et de l’oral, au cœur des missions de l’association, sont des enjeux fondamentaux pour la jeunesse.

Indépendants, en quête de sens et de bien-être, les jeunes n’auraient que faire des salaires élevés et des contrats à durée indéterminée. Contrairement à leurs parents qui, eux, cherchaient la sécurité avant tout. Vraiment ? Si la dimension dite « expressive » du travail progresse, c’est en fait le cas parmi toutes les générations depuis un siècle. Quant à la dimension dite « matérielle », elle garde toute son importance pour les jeunes dans un contexte précaire. Le choix médiatisé de quitter son contrat stable pour se lancer dans les arts ou l’artisanat reste encore, largement, le privilège de quelques jeunes très diplômés.

De quels métiers filles et garçons rêvent-ils à l’adolescence ? L’enquête suisse « Aspirations professionnelles des garçons et filles en fin de scolarité obligatoire » (publiée dans l’ouvrage À l’école du genre) a posé la question à 3200 jeunes. Et la réponse est claire : ils aspirent aux mêmes professions que les générations précédentes. Médecin, avocat, architecte et enseignant restent les métiers les plus prisés. Néanmoins, si les garçons restent conservateurs dans leurs choix, les filles aspirent de plus en plus à des métiers traditionnellement masculins, comme la médecine.

Orientation : pas tous égaux face à l’avenir Entretien avec Salomé Berlioux, directrice générale de l’association Chemins d’avenir

Tous les adolescents n’ont pas les mêmes opportunités en matière de choix d’orientation. Au-delà du déterminisme social, le lieu de vie des jeunes joue un rôle souvent invisible, mais crucial. Le manque d’informations, mais aussi de personnes pouvant servir de modèles, s’ajoutent à l’autocensure ou encore à une mobilité contrainte. Une longue « chaîne de complexes » dont Salomé Berlioux dresse ici le tableau.

Focus. Trouver sa voie : trois démarches originales Par Christelle Gombert, rédactrice en chef

Définir son projet professionnel peut relever du parcours d’obstacles : comment s’informer quand les structures d’aide à l’orientation sont éloignées géographiquement ? Auprès de qui se renseigner sur un métier quand personne ne l’exerce dans son entourage ? Une fois son orientation choisie, il faut encore trouver des stages, construire de premières expériences. Plusieurs initiatives innovantes visent à aider tous les jeunes, quel que soit leur contexte, à s’orienter et à réussir leur intégration professionnelle.

Jeunes apprentis : un autre rapport au travail Article d’Alexandre Léné, maître de conférences en économie du travail et des ressources humaines

L’apprentissage serait-il une voie de garage ? S’il a longtemps été vu ainsi, il attire au¬jourd’hui près de 500 000 jeunes français, du BEP-CAP à l’université. Une évolution qui a changé l’image de l’apprentissage, y compris parmi les classes privilégiées. L’aspect pratique, le salaire et l’autonomie sont autant d’arguments qui poussent les étudiants à choisir cette voie, jugée moins théorique et plus professionnalisante qu’une formation généraliste. Mais sur le terrain, la réalité est parfois plus difficile que prévu, et les filières restent sélectives.

Focus. Les jeunes NEET : sans emploi, si scolarisés, ni en formation Par Christelle Gombert, rédactrice en chef, Gombert, à partir d’un entretien avec Stéphane Allemand et Anne-Marie Lallement, de l’association Auxilia

Les NEET, pour « Not in Employment, Education or Training », ne sont ni scolarisés ni en formation et ne disposent d’aucun travail déclaré. En France, près d’un million de jeunes sont concernés, soit 12,9 % des 16-25 ans. Quels sont leurs profils, leurs parcours, et comment les aider ? Focus sur les jeunes NEET et sur quelques pistes d’accompagnement, proposées par l’association Auxilia.

Les métiers sans écrits n’existent pas Article de Christelle Gombert, rédactrice en chef, à partir d’entretiens avec Marie-Hélène Lachaud, linguiste, et Dominique Héron, vice-président de l’association Jeunesse et Entreprise

Si certains métiers nécessitent une bonne maîtrise de la langue, celle-ci semble moins cruciale pour d’autres. Les jeunes en difficulté avec l’écrit peuvent ainsi penser qu’en choisissant une voie « manuelle », leurs lacunes ne les pénaliseront pas. Pourtant, les compétences de littératie – lire, écrire, déchiffrer… – sont indispensables dans tous les métiers, même les plus techniques. Plus largement, la lecture d’articles, d’essais, voire de fictions, aide à comprendre le contexte social et culturel du métier pour l’exercer au mieux.

Biblio thématique. Au travail ! Par les comités de Lecture Jeunesse

Plutôt centrés sur la scolarité et les études, peu de livres pour adolescents s’intéressent au monde professionnel. Néanmoins, à mieux y regarder, le thème est bel et bien présent – et pas seulement dans les romans réalistes. Des mangas de fantasy aux bandes dessinées animalières, le monde du travail est évoqué en toile de fond d’histoires d’amour, d’amitié ou de magie, soulevant questions et réflexions sur ses valeurs. Nous avons sélectionné six livres, parmi les titres chroniqués en 2019-2020 dans la revue Lecture Jeune, qui proposent différentes représentations du travail.

Quel travail pour demain ? Regard sur 3 romans ados Article de Laurence Allain-Le Forestier et Anne-Rozenn Morel, chercheuses et formatrices de Lettres

Et si, demain, le travail tel que nous le connaissons n’était plus au fondement de nos sociétés ? C’est l’idée qu’explorent les trois utopies et dystopies analysées dans cet article. Les métiers et activités qui y apparaissent laissent entrevoir des mondes contrastés. Les métiers du numérique et de la surveillance y sont montrés comme oppressifs, à la solde des tyrans, tandis que les activités rurales basées sur l’échange, libérées de l’argent, sont des gages de liberté.

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