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Photo : Celine Nieszawer © Flammarion

Marie Pavlenko : une littérature en quête de partage

Par Lamia Gormit, Adonaï Guidicelli


Format Article
Thème Ecriture
Mots-clés Écriture, Littérature, Livre

Marie Pavlenko vit entre la région parisienne et les montagnes cévenoles. Elle compose depuis bientôt quinze ans une œuvre originale, pour tous les publics et sous une diversité de formes, où s’articulent les thèmes de la métamorphose, de l’altérité, des liens tissés avec le vivant. Drôles, poétiques ou tragiques, ses textes sont marqués par son engagement pour les droits des femmes et de la nature sauvage, et mettent en scène des personnages en marge, fragiles, obstinés, résilients. Saluée par de nombreuses distinctions, dont le Grand prix de la Société des gens de lettres en 2020, Marie Pavlenko est traduite dans près d’une vingtaine de langues, et adaptée au théâtre. Plusieurs de ses ouvrages ont été lus et critiqués par notre comité de lecture, en particulier ceux parus chez Flammarion Jeunesse, en roman, et chez Bruno Doucey, en poésie.

Photo : Celine Nieszawer © Flammarion

Interview écrite de Marie Pavlenko, propos recueillis par Lamia Gormit et mis en forme par Adonaï Guidicelli

Vous écrivez pour la jeunesse, les adolescents et les adultes. Qu’est-ce qui change réellement d’un lectorat à l’autre ?

Si la question est envisagée de mon point de vue, la réponse est simple : rien ! Je travaille de la même façon – même rigueur, même recherche de fluidité, même écriture –, quel que soit le lectorat. D’ailleurs, je n’écris jamais pour un lectorat spécifique : cette contorsion de la pensée signifierait que je me situe déjà dans une forme d’autocensure, or je la traque à chaque phrase. La littérature est le territoire de la liberté. Je suis donc assez constante dans ma pratique : je porte toujours attention aux bruits, au décor, aux odeurs, au ressenti physique et émotionnel de mes personnages.

En réalité, la seule véritable différence, c’est l’âge des principaux protagonistes. Et ce détail est loin d’être anodin, car il teinte forcément l’ensemble du livre. On n’a pas un vécu identique à douze ou quatre-vingt-neuf ans. Cette différence rejaillit sur l’histoire, le ton. Elle colore la vision du monde, charrie des images, des espoirs, des souvenirs, détermine le regard posé sur l’environnement, sur la vie, ce que l’on peut en attendre, la façon de réagir à la violence, à la beauté.

Les lectorats, eux, sont différents. Les enfants et les ados ont un lien beaucoup plus instinctif et viscéral aux histoires. Ils sont moins policés aussi, capables d’un degré d’émerveillement formidable. Bien sûr, ça arrive aussi avec certains adultes. D’ailleurs, celles et ceux qui lisent de la littérature jeunesse en sont souvent pétris. Mais l’émerveillement tend à se racornir avec l’âge, et c’est dommage. Si les femmes et les hommes politiques étaient capables de s’émerveiller devant la délicatesse d’un pois de senteur ou la virtuosité des martinets noirs, nous n’en serions pas là.

Comment choisissez-vous les thèmes que vous traitez ? Quels sont ceux qui, selon vous, sont incontournables aujourd’hui ?

Je ne choisis quasiment jamais de thèmes. Mon point de départ est autre : je pars d’une idée de personnage, et c’est elle qui fait surgir le reste. Autrement dit, je ne choisis pas un sujet que je vais ensuite incarner dans un personnage, je construis plutôt l’ensemble du roman pour servir mon personnage.

En général, j’écris sur ce qui me touche, me bouleverse, voire me met en colère. Donc j’ai envie de répondre : tout. Tout est incontournable, puisque tout est lié. À quoi aspirons-nous ? À vivre le plus sereinement et heureux possible, à aimer et à être aimés. Finalement, je crois que c’est là que se niche le cœur de nos existences, les nôtres, humaines, mais c’est aussi l’aspiration des vivants en général, des mammifères, des oiseaux, des poissons, des arbres, des crevettes, des chèvres… Être tranquilles. Croître. Rencontrer. Se déployer. Qu’est-ce qui l’empêche ? La domination en général – celle de l’espèce humaine sur le reste du monde, qui est en train non seulement de nous tuer, mais de tuer la vie, celle du capitalisme sur les corps, les esprits et le vivant, celle des hommes sur les femmes, celle des adultes sur les enfants, celle des milliardaires sur les autres, celle de l’industrie pétrolière sur l’avenir de nos enfants, celle des empires coloniaux sur les peuples libres qu’elles ont asservi ou continuent d’asservir, celle des chasseurs sur le sauvage… La liste est longue.

J’éprouve le besoin de partager mon indignation, mon impuissance parfois, mais aussi les remèdes auxquels je crois – le lien, l’empathie, l’amitié, l’amour, l’adelphité, le courage de ne pas renoncer, le rire, la joie, d’autres façons de faire société.

Vous rencontrez régulièrement des collégiens et des lycéens. Qu’est-ce qui vous frappe le plus chez les adolescents d’aujourd’hui ?

Comme je le dis toujours, il me semble que rien ne change vraiment dans le fond. L’emballage n’est pas le même, certes – ils sont ultraconnectés, emploient un vocabulaire différent, ont des centres d’intérêt qui n’existaient pas lorsque j’avais leur âge. Mais encore une fois, que souhaitent-ils ? Avoir des ami·es, être aimé·es, être rassuré·es quant à leur avenir, ce monstre qui génère tant d’angoisse.

Pourtant, je crois qu’il est plus difficile d’être adolescent aujourd’hui. Les liens humains disparaissent au profit des machines, des caisses automatiques, des IA, des algorithmes, ces saloperies qui décident de leur avenir – nous avons de moins en moins de connexions les uns aux autres, la haine et la bêtise prospèrent, la guerre aussi. Comment envisager l’avenir dans ces conditions ? Tout a été pensé et mis en œuvre ces dernières années pour démultiplier leur anxiété, mais aussi, leur colère. Et personne n’a l’air d’en mesurer les éventuelles conséquences…

Plusieurs de vos romans abordent des questions écologiques ou sociales sans prendre la forme de manifestes. Comment trouvez-vous l’équilibre entre engagement et fiction ?

J’écris juste des histoires, de la fiction. Elles sont toutes inventées de A à Z, et ce faisant, j’essaie de faire en sorte qu’elles soient les plus vraies possibles. Simplement, mes personnages se heurtent parfois à la monstruosité de notre réalité.

Quels livres vous ont accompagnée adolescente ? Écrivez-vous aussi pour votre moi d’adolescente ?

Tellement ! J’y passais une énorme partie de mon temps. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Du Seigneur des anneaux à Niourk en passant par Germinal ou Le rouge et le noir… J’ai toujours aimé lire. La vie n’a pas la même saveur, sans la littérature.

Mais je n’écris pas pour mon moi d’adolescente. Je n’écris pas pour moi tout court, d’ailleurs. J’écris pour partager, pour être lue, pour me sentir moins seule, pour créer du lien. Donc tout sauf moi pour moi.

Quelques-uns de ses ouvrages parus

Chez Flammarion

Hâte-toi quand la nuit vient, 2026

Le jour où le monde est devenu bizarre, 2025

Et le désert disparaîtra, 2021

Chez Bruno Doucey

Les pieds dans la nuit, 2026
La main rivière, 2024

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